20 février : samedi après les cendres : on l’a échappé belle … on a risqué de ne jamais pouvoir lire les Béatitudes !

19 février 2021 4 Par Père Roger Hébert

Quand, après l’appel de Lévi, les scribes et les pharisiens posent la question aux apôtres : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » vous aurez remarqué que Jésus ne les laisse pas répondre. Il prend la parole et répond lui-même en se disant qu’il est plus prudent d’agir ainsi. Je vous propose que nous essayions de comprendre pourquoi Jésus a agi de cette manière.

Jésus préfère répondre lui-même parce qu’il a tout de suite compris que l’appel de Lévi avait été ressenti par les premiers apôtres comme une profonde injustice, comme un sale coup qu’il était en train de leur jouer.

Reprenons le fil des événements : nous sommes vers la fin du chapitre 5 de l’évangile de Luc. Au moment où Jésus appelle Lévi, dans cet évangile de Luc, il n’y a eu que 3 appelés : Pierre, Jacques et Jean, trois pêcheurs du lac. Pour comprendre comment Pierre, Jacques et Jean ont dû ressentir cet appel, je vous invite à lire le très beau livre intitulé « le testament du roc » dans lequel Pierre, de manière romancée raconte son histoire à des compagnons de cellule juste avant sa mort. C’est le père Renaud qui m’avait recommandé la lecture de ce livre et je n’ai pas été déçu d’avoir suivi son conseil !

L’auteur reprend à sa manière l’intuition qu’avait eu le metteur en scène Zeffirelli dans son film « Jésus de Nazareth. » Leur intuition commune, c’est que l’arrivée de Lévi dans le groupe apostolique n’a pas été une bonne nouvelle ! Ils dépeignent l’un et l’autre Lévi comme un collecteur d’impôt façon « pitbull » qui ne lâche pas sa proie et donc n’arrête pas de harceler Simon-Pierre à cause d’un arriéré d’impôts qui n’a jamais été acquitté. Autant dire que Simon-Pierre faisait tout pour éviter Lévi. Or, voilà que Jésus appelle pitbull de Lévi à rejoindre le petit groupe des apôtres dans lequel il y a Simon-Pierre ! D’ailleurs ces deux auteurs nous montrent Levi harponnant littéralement Simon-Pierre qui passe pour lui rappeler sa dette et c’est alors que Jésus, un peu en retard, arrive et appelle Levi.

Avouez que ça n’a pas dû être simple ni pour Levi, ni pour Simon-Pierre.

  • Levi, tout de suite, il pense à une erreur de casting. C’est ce que montre le fameux tableau du peintre Le Caravage. On voit Jésus qui désigne Lévi pour lui signifier que c’est lui qu’il appelle et Lévi répond en se désignant lui-même avec un air très étonné comme pour dire : tu dois faire erreur, sous-entendu : comment veux-tu que je fasse équipe avec ce pauvre type de Simon-Pierre même pas capable de gérer sa petite affaire. Et comment veux-tu que ton affaire m’intéresse puisqu’il n’y a rien à gagner ! Non ce n’est vraiment pas possible !
  • Et pour Simon-Pierre ça a dû être pire encore ! Comment accepter que Jésus puisse intégrer dans la petite équipe naissante ce pitbull qui est son pire ennemi ? Simon-Pierre, avec le tempérament qu’on lui connaît a dû manifester haut et fort son mécontentement à Jacques et Jean. Et il s’est sûrement arrangé pour parler suffisamment fort afin que Jésus entende clairement qu’il n’en était pas question, qu’il ne ferait pas équipe avec Levi qu’il haïssait !

C’est pour cela que Jésus ne laisse pas les apôtres répondre, il a bien trop peur de les entendre dire aux scribes et aux pharisiens qu’ils jettent l’éponge, que c’est fini pour eux. L’aventure venait à peine de commencer mais, ni ils ne veulent, ni ne peuvent la continuer dans ces conditions. Alors Jésus prend les devants et donne une explication imparable au geste qu’il vient de poser et il s’arrange, lui aussi, pour parler suffisamment fort afin que tout le monde entende bien.

Car ce qu’il va dire ne concerne pas seulement les scribes et les pharisiens, mais aussi Pierre, Jacques et Jean : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Ça va de soi, tout le monde est d’accord avec cette affirmation, alors Jésus demande que tous acceptent d’en tirer la conclusion qui s’impose : « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » Sous-entendu, c’est pour cela que je viens d’appeler Levi, le pécheur … mais c’est aussi pour cette même raison que je vous ai appelés, vous, Pierre, Jacques et Jean qui êtes tout autant pécheurs que lui, même si ça se voit un peu moins !

Sur le moment, ça a dû calmer tout le monde, mais on peut légitimement imaginer, qu’une fois ou l’autre, tout cela soit ressortir. Il faut imaginer ce qu’étaient les conditions de vie des apôtres. La fatigue devait se faire ressentir assez souvent, parce que suivre Jésus n’était pas de tout repos. Il fallait, en plus, faire, avec un inconfort permanent dans lequel ils se trouvaient ne sachant ni où ils dormiraient, ni ce qu’ils mangeraient. Tous les ingrédients étaient réunis pour que la moindre querelle prenne de terribles proportions. Et une fois où l’autre, s’ils n’ont pas osé le dire, ils l’ont au moins pensé : si Jésus n’avait pas appelé Lévi qu’est-ce qu’on aurait été tranquilles !

Evidemment, ça n’a jamais dû arriver dans votre communauté, mais dans d’autres communautés, dans certaines paroisses, il y en a qui pensent la même chose à propos de tel ou tel frère ou sœur ! Qu’est-ce qu’on serait tranquilles sans lui, sans elle, que la vie communautaire serait plus simple, plus féconde sans lui ou sans elle ! Quand il nous arrive de penser cela, je vous propose 2 antidotes pour ne pas nous laisser envahir par ce poison.

1/ Si Jésus avait cédé à la pression qu’il sentait monter pour préserver un certain confort relationnel dans le groupe apostolique, il n’y aurait eu que 3 évangiles ! Nous n’aurions pas eu l’évangile de Matthieu et nous n’aurions pas reçu, pour notre croissance spirituelle, les Béatitudes et tout le sermon sur la montagne que Matthieu est le seul à rapporter. Nous n’aurions pas eu non plus le très beau chapitre 18, précisément sur la vie communautaire, qu’il est encore le seul à rapporter de cette manière. Bref, quand nous pensons que la vie serait plus simple sans telle ou telle personne cherchons ce que cette personne est la seule à être capable d’apporter à la vie communautaire et remercions le Seigneur de ne pas avoir posé sur cette personne le regard que je pose car, sans cette personne, la vie communautaire serait comme amputée. Peut-être que ce membre ne représente dans le corps communautaire que le petit doigt de pieds, mais ceux qui ont été amputés du petit doigt de pieds savent, quand il manque, que ce petit doigt de pieds avait son importance pour tenir en équilibre !

2/ 2° antidote, rappelons-nous la parole de Jésus : : « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » Si nous avons été appelés, c’est parce que nous sommes pécheurs, tout comme ce frère ou cette sœur qui nous pourrit un peu la vie. Et si, malgré notre péché, nous avons été appelés, c’est parce que Jésus a un grand et beau projet : il veut que nous nous convertissions. Alors bénissons-le pour ces frères et sœurs qu’il met sur notre route et qui activent notre conversion en nous invitant à la patience, au pardon fraternel et à tant d’autres si belles attitudes.

Puisque nous avons choisi le Saint-Esprit comme coach de carême, n’hésitons pas à lui confier ces difficultés concrètes que nous rencontrons et demandons-lui de nous aider à voir en quoi ce frère ou cette sœur est si précieux pour la communauté. Demandons-lui de nous aider à savoir nous réjouir que le Seigneur ait pu poser son regard sur nous qui sommes autant pécheurs que cette personne.