20 janvier : Pourquoi Melkisédek et pas Hébert ?

19 janvier 2021 1 Par Père Roger Hébert

Aujourd’hui, je voudrais commencer par une courte réflexion sur ce fameux personnage de Melkisédek parce que c’est le 3° jour de suite que les lectures tirées de la lettre aux Hébreux font mention de son nom. Et c’est assez étonnant que ce personnage ait eu un tel succès dans cet écrit du Nouveau Testament. Parce que figurez-vous que dans tout le 1° Testament, on ne fait mention que deux fois de son nom. C’est dans le livre de la Genèse au cours d’une rencontre avec Abraham au chapitre 14 mais il n’y a que 3 petits versets et ensuite c’est dans le Psaume 109 au verset 4 : Le Seigneur l’a juré dans un serment irrévocable : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melkisédek. » Melkisédek, son nom n’apparait que 2 fois dans tout le 1° Testament et, j’ai compté, il est cité 10 fois dans la lettre aux Hébreux ! Comment expliquer cela ? Parce qu’il y a d’autres personnages qui n’apparaissent que 2 fois dans le 1° Testament et dont on ne parle plus jamais ensuite, notamment un certain Eber, bon, je vous l’accorde, il y a une différence d’orthographe entre nos noms. Mais quand même pourquoi Eber qui est cité aussi souvent que Melkisédek dans le Premier Testament n’est-il pas cité aussi souvent que Melkisédek dans le Nouveau Testament ? Il y a de quoi faire une crise de jalousie !

Oh, la réponse est simple ! Les deux citations de Melkisédek dans le 1° testament comportent une précision extrêmement importante qui n’existe pas à propos d’Eber ni de tant d’autres personnages qui peuvent être cités eux aussi quelques fois dans le Premier Testament. De Melkisédek, il nous est dit qu’il était prêtre. Rappelons-nous le psaume : « Tu es prêtre à jamais selon l’ordre du roi Melkisédek. » Le livre de la Genèse nous en dit un peu plus en précisant qu’il est roi, mais aussi et surtout qu’il est prêtre. « Melkisédek, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin : il était prêtre du Dieu très-haut. » C’est cet extrait de la Genèse que citait le début de la lecture de ce matin. Mais retenons que c’est parce que Melkisédek était prêtre que son nom est cité si souvent dans la lettre aux Hébreux.

Pourquoi est-ce si important de savoir que Melkisedek était prêtre ? Tout simplement parce que ça signifie qu’il existait des prêtres avant même l’arrivée de la tribu de Lévi et plus tard de la famille d’Aaron. Or lundi, je vous expliquais la naissance du sacerdoce dans le judaïsme en mentionnant le fait que les prêtres seront tous de la tribu de Lévi et de la famille d’Aaron. Or avec Abraham, nous sommes bien avant puisque Lévi était un des 12 fils de Jacob. Melkisédec est donc la preuve vivante qu’avant la tribu de Lévi et avant la famille d’Aaron, il existait déjà des prêtres. Et cela, ça intéresse beaucoup l’auteur de l’épitre aux Hébreux. Je vous ai dit qu’il nous présentait Jésus comme prêtre et même grand-prêtre. Mais il y avait un obstacle de taille pour que cette présentation soit reçue par des juifs : Jésus n’appartenait pas à la tribu de Lévi, et à l’intérieur de cette tribu, il n’appartenait pas à la famille d’Aaron. Comment Jésus pourrait-il donc être prêtre dans ces conditions ? Eh bien, c’est là que l’auteur de la lettre aux Hébreux dit qu’il existe deux sacerdoces : le sacerdoce attribué à la tribu de Lévi et le sacerdoce selon l’ordre de Melkisédek. Du coup, il n’y a plus d’obstacle, l’auteur de la lettre aux Hébreux peut donner à Jésus le titre de grand-prêtre car, même s’il n’est pas de la tribu de Lévi, son sacerdoce est selon l’ordre de Melkisédec.

Et ensuite l’auteur de la lettre aux Hébreux va réaliser une interprétation vraiment digne d’un grand rabbin. Il s’intéresse à un détail qui, pour nous, passe complètement inapperçu, mais les rabbins adorent s’intéresser à ce genre de détails et c’est pour cela que nous sommes souvent désemparés en lisant leurs commentaires.

Nous, quand nous commentons la Bible, nous nous intéressons à ce qui est écrit. Parfois les rabbins s’intéressent à ce qui n’est pas écrit et se demandent pourquoi ça n’a pas été écrit ?! Là, dans le cas présent, l’auteur de la lettre aux hébreux, vous l’avez entendu s’intéresse au fait que ce Melkisédek, « à son sujet on ne parle ni de père ni de mère, ni d’ancêtres, ni d’un commencement d’existence ni d’une fin de vie. » De ce silence l’auteur de la lettre aux Hébreux en tire une conclusion étonnante : « Cela le fait ressembler au Fils de Dieu : il demeure prêtre pour toujours. » Melkisédek devient donc comme une annonce, une figure de ce que sera Jésus : un prêtre qui n’est pas issu de la tribu de Lévi dont le sacerdoce est éternel. Du coup, il peut aller jusqu’au bout de son raisonnement en expliquant que Jésus est bien prêtre même s’il ne l’est pas selon la filiation humaine, c’est-à-dire par appartenance à la tribu de Lévi. C’était la fin de la lecture : « Les choses sont encore beaucoup plus claires si un autre prêtre se lève à la ressemblance de Melkisédek et devient prêtre, non pas selon une exigence légale de filiation humaine, mais par la puissance d’une vie indestructible. »

En disant cela, l’auteur de la lettre aux Hébreux affirme aussi que le sacerdoce si particulier de Jésus est plus essentiel que le sacerdoce des prêtres du Temple. En effet, le sacerdoce des prêtres du Temple passera ; quand le Temple sera détruit, il n’y aura plus besoin de prêtres, leur sacerdoce sera devenu inutile puisqu’il n’y a plus de possibilité d’offrir des sacrifices. Je vous rappelle qu’on ne pouvait offrir des sacrifices qu’au Temple sur l’autel des sacrifices. Plus de Temple, plus de sacrifices, plus de prêtres. Or, il est bien possible qu’au moment où cette lettre aux Hébreux est écrite, le Temple soit déjà détruit. Tout le monde se désole, c’est dramatique : non seulement ce monument si impressionnant est détruit, mais en plus comment établir le contact avec Dieu et recevoir ses bénédictions puisque les prêtres ne peuvent plus offrir les sacrifices, au nom du peuple ?

Eh bien, dit l’auteur de la lettre aux Hébreux, rien n’est perdu puisqu’il y a un grand-prêtre dont le sacerdoce est éternel, c’est Jésus et c’est comme s’il rajoutait à ceux qui se désolent : en plus vous n’y perdez pas au change car son sacerdoce est autrement plus puissant que le sacerdoce des prêtres du Temple. Mais, ça nous le verrons demain, nous verrons en quoi le sacerdoce de Jésus est plus puissant.

Quant à l’Evangile, il enfonce le clou un peu plus par rapport à ce qu’on a entendu hier. Dans mon commentaire, je vous disais que, finalement, la meilleure règle d’interprétation de la Loi, c’était ce que Paul disait dans l’épitre aux Romains, affirmant que « l’accomplissement parfait de la loi, c’est l’amour. » Et je vous disais qu’on n’était jamais autant fidèle à la loi qu’en pratiquant l’amour par l’exactitude dans l’accomplissement des petites choses. A l’affirmation de Paul, je rajoutais la parole de Marthe si précieuse. Eh bien, c’est exactement ce que dit Jésus dans l’Evangile d’aujourd’hui : « Est-il permis, le jour du sabbat, de faire le bien ou de faire le mal ? de sauver une vie ou de tuer ? » En bon pédagogue, Jésus préfère parler sous forme interrogative plutôt que d’affirmer mais ça revient au même ! La loi et la Loi du sabbat en particulier, elle est là pour nous aider à faire du bien. Si la loi du sabbat interdit tant de choses, c’est qu’elle veut empêcher les hommes d’avoir des activités uniquement centrées sur eux-mêmes. Le sabbat les tourne vers Dieu pour qu’ils ne deviennent pas égocentriques. 

Maintenant, il faut rester cohérent, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, ce sont les deux faces du même commandement dans la loi expliquera Jésus. Donc en te tournant vers Dieu, la loi du sabbat ne peut pas te détourner des autres. Par contre, elle t’invite à te décentrer à faire en sorte qu’au moins un jour par semaine, tout ne tourne pas autour de toi ! Qu’il nous soit donnée cette même intelligence du cœur dans l’interprétation de toute loi venant de Dieu ou de l’Eglise !