24 février : le signe de Jonas, un signe percutant !

24 février 2021 1 Par Père Roger Hébert

Nous le savons bien, le maitre-mot du carême, c’est le mot conversion. Nous l’avons entendu le jour même de l’entrée en carême : convertis-toi et crois à l’Evangile. Nous l’avons réentendu dimanche dans l’Evangile où nous entendions Jésus lui-même prononcer cette parole qui a justement été reprise pour l’imposition des Cendres : « Les temps sont accomplis : le règne de Dieu est tout proche. Convertissez-vous et croyez à l’Évangile. » Peut-être n’est-il pas inutile de préciser un point sur lequel le père Cantalamessa aime tant insister : convertis-toi et crois à l’Evangile, ce ne sont pas deux actions successives. Il n’y a pas 1/ convertis-toi, sous-entendu, fais des efforts et 2/ crois à l’Evangile. Non, ça ne marche pas ainsi car, en grec, le petit mot « ET » qui unit les deux appels : convertis-toi ET crois, il a deux significations possibles. La 1° signification, c’est celle à laquelle nous sommes le plus habitués « et » signifie « en plus » et la 2° signification correspond à « c’est-à-dire » dans ce cas, « et » ne rajoute rien, mais explicite la 1° proposition. 

Le père Cantalamessa affirme qu’il n’y a aucun doute possible, quand Jésus dit : « Convertissez-vous et croyez à l’Évangile » il dit, en fait : « Convertissez-vous, c’est à dire croyez à l’Évangile. » Ça signifie que la grande conversion du carême, c’est de croire, plus mieux, de croire vraiment, de croire enfin ! Et, nous le savons, croire et confiance ont la même racine. Croire, ce n’est donc pas d’abord adhérer intellectuellement à un ensemble de vérités, croire, c’est faire confiance, mettre sa confiance en Dieu, lui accorder une confiance inébranlable. C’est sur ce front que doivent porter l’essentiel de nos efforts et si nous décidons de moins manger de chocolat, de moins regarder internet ces efforts sont à replacer dans cette perspective : Seigneur, je crois que ta grâce, que le temps passé avec toi me fera plus de bien qu’un morceau de chocolat ou le visionnement d’un épisode d’une série sur internet.

Si je dis tout cela, c’est parce que les textes d’aujourd’hui nous parlent de conversion, il était donc important, pour mieux en accueillir le message de réajuster notre compréhension de la conversion. Comme souvent dans les Ecritures, le message n’est pas porté par un long discours, ça peut arriver, notamment dans l’Evangile de St Jean, mais de manière plus fréquente, ce sont des figures qui sont proposées à notre méditation. Et aujourd’hui, les textes vont nous parler de conversion facile à travers deux figures et de conversion difficile également à travers deux figures. Nous allons les regarder successivement et je vais commencer par les figures qui parlent de la conversion facile. De cette manière, les plus saints d’entre nous qui ont la conversion facile ne seront pas obligés d’écouter l’homélie jusqu’au bout !

Les deux figures qui parlent de la conversion facile, ce sont les habitants de Ninive et la reine de Saba évoquée dans l’Evangile. A tout Seigneur, tout honneur, commençons par la reine de Saba. Il est question de cette reine dans le 1° livre des Rois qui nous rend témoin de sa rencontre avec Salomon, une rencontre, on peut le dire qui ne manque pas de piment puisqu’il est dit qu’elle est venue : « avec des chameaux portant des épices, et beaucoup d’or et de pierres précieuses » (1R 10,2) et le livre des Chroniques prendra soin de préciser que « jamais après n’arriva une telle abondance d’épices » 9,1-9. Et, on le sait les épices étaient très chères à l’époque, c’était donc un cadeau somptueux pour Salomon. Si la reine offre tant de richesses à Salomon, c’est parce qu’elle a compris qu’en lui résidait une sagesse exceptionnelle qui ne pouvait venir que de Dieu. 

La démarche de reine païenne atteste qu’elle est sur un vrai chemin de conversion et, ce qui est extraordinaire, c’est qu’elle est déjà convertie avant même que Salomon n’ouvre la bouche, les cadeaux qu’elle a préparés avant même de l’entendre l’attestent. Cette reine de Saba est vraiment le symbole d’une conversion facile. Les habitants de Ninive aussi. La situation n’était pourtant pas brillante là-bas. Avant de détruire ce foyer de péché, Dieu avait décidé d’envoyer un prophète pour leur donner une ultime chance. Normalement, il fallait 3 jours pour traverser la ville et, en moins d’une journée, Jonas a accompli sa mission, toute la ville est convertie et le roi avec qui devient un allié précieux du Seigneur pour que la mission qu’il avait confiée à Jonas porte beaucoup de fruits. Là encore, c’est une conversion facile de grands pécheurs qui nous est racontée.

Venons-en maintenant aux deux figures qui parlent de la conversion difficile. Les saints peuvent s’endormir maintenant et les récalcitrants ouvrir grand leurs oreilles. Comme vous pourrez le constater, je ne vais pas m’endormir, ce qui vous permettra de voir à quelle catégorie j’appartiens ! Ces deux figures d’une conversion difficile, ce sont les gens de cette génération à qui Jésus s’adresse dans l’Evangile et Jonas qui était le héros de la 1° lecture. Les deux textes étant extrêmement liés puisque Jésus propose Jonas comme signe, précisément à cette génération à qui il s’adresse, génération qui a la conversion difficile ! Les gens de cette fameuse génération, évidemment, c’est nous, c’est à nous que Jésus s’adresse en parlant de conversion difficile. C’est à nous qu’il donne Jonas comme signe, c’est-à-dire qu’il nous invite à nous reconnaître dans cette figure si étonnante de Jonas qui symbolise la conversion difficile.

Si Dieu n’a eu aucun problème avec les grands pécheurs de Ninive qui se sont convertis tout de suite, il a eu beaucoup de problèmes avec son prophète ! Nous connaissons tous l’histoire rocambolesque de Jonas qui refuse d’aller où Dieu l’envoie, qui refuse de se réjouir de voir que les habitants de Ninive se sont convertis et qui entame une grève de la faim pour faire pression sur Dieu afin qu’il change ses manières de faire qui sont vraiment insupportables. Oui, pourquoi Dieu récompense-t-il si vite les pécheurs de Ninive en les graciant et ne rend-il pas plus d’honneur à son prophète Jonas qui, lui, considère qu’il fait partie des gens biens, qui n’ont rien à voir avec les pécheurs !

La reine de Saba, les habitants de Ninive, ils se sont convertis, c’est-à-dire, comme je le disais au début, ils ont cru. Ils ont cru en la Bonne Nouvelle d’un amour de Dieu qui pouvait les rejoindre et les sauver alors même que leur situation n’était pas exemplaire. La reine de Saba, ce qui la caractérisait, ce n’était pas son péché, mais le fait qu’elle était païenne, ce qui, aux yeux des juifs, rendait impossible une quelconque bienveillance de Dieu à son égard. Les habitants de Ninive, englués dans leur péché, quand ils ont entendu que Dieu voulait et pouvait les faire sortir de toutes leurs impasses, ils ont cru en cette Bonne Nouvelle et se sont convertis. Et, à nous qui appartenons à la génération dont parle Jésus, il est donné le signe de Jonas, c’est-à-dire le signe de quelqu’un qui peut réussir ce qu’il entreprend parce que c’est la grâce qui travaille en lui mais en qui tout reste à faire. Oui, comme Jonas, nous pouvons réussir ce que nous entreprenons, nos actions peuvent avoir une réelle fécondité puisque c’est Dieu qui agit à travers nous. Mais que ces réussites ne viennent jamais nous gonfler d’orgueil car en nous, comme en Jonas, tout reste à faire ! Mais ce que Dieu a réussi à faire avec Ninive ou la reine de Saba, il peut le réussir en nous si nous nous remettons pour de bon entre ses mains et si nous mettons pour de bon à croire, à croire en la puissance de sa grâce transformante. Convertissons-nous et croyons !