27 février : Goûtez la différence !

27 février 2021 2 Par Père Roger Hébert

Je suis originaire du département de l’Ain et dans ce département, il y a une région, la Bresse, qui est devenue célèbre grâce à ses poulets. Manger une volaille de Bresse, c’est une expérience unique ! C’est tellement particulier que lorsque vous arrivez en Bresse, il y a des grands panneaux avec des poulets et une inscription qui dit : vous entrez en Bresse, goûtez la différence !

Eh bien, je crois que cet extrait du sermon sur la montagne que nous avons entendu aujourd’hui, tout comme celui d’hier nous parlent aussi à leur manière de goûter la différence. Mais, cette fois, il s’agit de goûter la différence chrétienne ! Cette différence chrétienne, on l’entend dans cette parole de Jésus qui revient comme un refrain dans cette partie du sermon sur la montagne : « vous avez appris qu’il a été dit aux anciens … eh bien ! moi, je vous dis… » Jésus demande à tous ceux qui veulent devenir ses disciples de ne pas se contenter de vivre comme tout le monde, de ne pas se contenter d’appliquer les grands principes de vie de la loi juive. Le chrétien, il doit se reconnaître à sa manière de vivre, une manière différente d’aborder les relations avec Dieu et avec les autres. On pourrait résumer cet appel de Jésus en paraphrasant le slogan publicitaire de la Bresse : vous entrez en christianisme, goûtez la différence !

Avant d’aller plus loin, il me semble utile de faire deux remarques importantes.

1/ Comme chrétiens, c’est précisément notre différence qui va devenir appelante. Il n’y a aucun intérêt à rejoindre un groupe s’il vit comme tous les autres groupes ! Ceux qui rejoignent un club de marche y vont précisément parce qu’il propose quelque chose de différent d’un club de foot par exemple. La différence devient appelante pour certains parce qu’elle distingue des autres. Nous connaissons tous la fameuse lettre à Diognète dans laquelle on trouve une sorte de bilan de l’expérience chrétienne qui conclut que les chrétiens, à première vue, vivent comme tous les autres hommes mais que lorsqu’on regarde de plus près, on voit de réelles différences qu’on peut résumer trop rapidement en disant que les chrétiens s’efforcent ou doivent s’efforcer de rompre avec les manières du monde : soif de pouvoir, d’argent, de plaisir, entrer dans un respect inconditionnel des personnes. Et la lettre argumente en expliquant que ces différences permettent aux chrétiens, au cœur de la vie quotidienne qu’ils partagent avec leurs semblables, de mener un combat spirituel destiné à faire advenir le Royaume, de tout mettre en œuvre pour que le monde soit davantage accordé au projet de Dieu. J’aimais bien ce que disait un prêtre sociologue : quand on gomme les différences, on interdit les connivences. Une femme ou un homme qui décide de devenir catéchumène, c’est parce qu’il a perçu dans la différence chrétienne un chemin qui le conduirait à une vie plus épanouie, qui répondait à ses aspirations les plus profondes.

2/ Maintenant, faisons bien attention, cette différence ne nous rend pas supérieurs, elle nous rend autres, c’est tout. Il est bon de le rappeler dans notre société et même dans notre Eglise où, trop souvent, les différences sont interprétées en termes de supériorité. Il est ridicule de chercher à savoir si on est plus grand quand on est laïc ou quand on est prêtre, quand on est blanc de peau ou de couleur, quand on est homme ou femme ! La différence et la différence chrétienne en particulier ne donne aucune supériorité, de toutes façons, avec toutes les affaires qui secouent nos Eglises, nous, chrétiens, serions bien mal placées pour oser le prétendre !

Cette différence, elle ne nous invite pas à constituer de petits ghettos dans lesquels nous pourrions vivre paisiblement en nous séparant de ceux qui ne nous ressemblent pas, qui ne font pas les mêmes choix que nous. Naguère, on aimait parler du risque de fabriquer des cocons, on parlait même de cocooning et j’avais entendu un prof de Bible dire avec beaucoup d’humour et vous me pardonnerez ce propos un peu trop crû que « cocon » vient du grec qui signifie « être con ensemble » !!! Nos foyers, grâce à l’accueil de tous, devraient nous éviter de tomber dans ce travers !

Ces remarques étant faites, une question se pose : comment parvenir à incarner toujours et partout cette différence chrétienne ? Comment répondre à l’appel entendu dans la 1° lecture qui disait : « Aujourd’hui le Seigneur ton Dieu te commande de mettre en pratique ces décrets et ces ordonnances. Tu veilleras à les pratiquer de tout ton cœur et de toute ton âme. » Et que Jésus, dans l’Evangile, formulait de manière encore plus radicale en disant : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Je vous avoue que cet appel de l’Evangile est resté pour moi, longtemps, une source d’interrogation : comment devenir parfait comme Dieu ? Et puis, la perfection est-ce vraiment l’objectif de la vie chrétienne ? Comme beaucoup d’autres, j’insiste souvent pour rappeler que sainteté et perfection, ça n’a rien à voir, la preuve, les saints se confessaient ! Nous sommes appelés à la sainteté, le pape François nous l’a rappelé dans la très belle exhortation « Gaudete et Exsultate », appelés à la sainteté, oui, ça je comprenais, mais appelé à la perfection, je comprenais moins. 

Et j’ai entendu, un jour, un enseignement du cardinal Barbarin qui m’a aidé à comprendre. Il expliquait qu’il fallait entendre cet appel de Jésus comme une invitation à nous laisser parfaire. Et quand on creuse, c’est très beau parce qu’on va découvrir toute l’œuvre trinitaire. Le Père, c’est lui qui nous a faits, c’est la création ; le Fils, c’est lui nous refait, c’est l’œuvre de Rédemption et le Saint-Esprit, c’est lui qui nous parfait, c’est l’œuvre de sanctification. Faire, refaire, parfaire avec ces 3 verbes on a un très beau résumé d’un grand pan de la théologie !

Je termine en reprenant la question que je posais : comment parvenir à incarner toujours et partout cette différence chrétienne ? Eh bien, en nous laissant parfaire, c’est-à-dire en devenant toujours plus docile au Saint-Esprit puisque c’est Lui qui est chargé de nous parfaire. Le temps du carême est propice à cela : rendons-nous plus dociles au travail du Saint-Esprit qui veut nous parfaire.