Rends-moi la joie d’être sauvé !

26 février 2021 0 Par Père Roger Hébert

Aujourd’hui, pas d’homélie ! Mais, comme on m’a demandé, samedi, d’aller faire une exhortation demain à Dinard, à la maison Saint François, je la mets en ligne !

Introduction : Mesurer la profondeur de notre péché

         Quand on fait les Exercices spirituels de Saint Ignace, on médite longuement sur le péché, sur notre péché personnel, méditation qui débouchera sur une confession générale. J’ai fait les grands Exercices, il y a 2 ans au cours de l’année sabbatique que j’avais obtenue. C’est une belle expérience même si elle est réellement décapante. Saint Ignace ne propose pas cette démarche parce qu’il aurait été de tendance janséniste … d’ailleurs le jansénisme n’existait encore pas à son époque. Mais s’il proposait cette longue et décapante méditation, c’est justement parce qu’il voulait que les retraitants puissent découvrir la joie du Salut. Et la joie du Salut, c’est le thème de l’exhortation d’aujourd’hui avec ces paroles du psaume 50 qu’on m’invite à commenter : « Rends-moi la joie d’être sauvé ! »

1. Pour mesurer la profondeur du péché, un regard sur David

         Si nous ne connaissons pas la profondeur de notre péché, nous ne pourrons jamais accueillir à sa juste mesure la joie du Salut. Le psaume 50, comme tous les psaumes, est attribué au Roi David. Les exégètes ne sont pas absolument sûrs que tous les psaumes aient été composés par le Roi David, par contre ils sont convaincus que le psaume 50, lui, il est de David. 

C’est le cri qui a jailli de son cœur après le terrible péché qu’il a commis et que nous connaissons bien. En regardant par la fenêtre de son palais, il voit Bethsabée, une femme très désirable en train de se baigner. Comme il est le roi, il peut tout se permettre, du moins c’est ce qu’il pense, alors il demande qu’on fasse venir Bethsabée dans sa chambre et profite d’elle. Hélas, Bethsabée tombe enceinte et le drame, c’est que son mari qui est général en chef des troupes d’Israël est en pleine guerre … impossible donc de lui faire endosser cette paternité ! David fait revenir Urie, le général en question soi-disant pour prendre des nouvelles du front et lui propose, à la suite de leur rencontre, de prendre du bon temps avec sa femme. Mais Urie qui est un homme droit refuse de prendre du bon temps pendant que ses soldats risquent leur vie, il dort donc sur le palier de son appartement. Quand David l’apprend, il est très embêté, il ne peut toujours pas lui faire endosser cette paternité. Alors, David l’invite à manger et le saoule, espérant qu’avec les effets de l’alcool, Urie perdra le contrôle de lui-même et ira enfin coucher avec sa femme. Mais Urie, même sous l’emprise de l’alcool reste droit. David n’a pas d’autre solution, il le renvoie au front avec une lettre cachetée ordonnant qu’Urie soit envoyé en 1° ligne et que les troupes se retirent quand il y aurait une attaque pour être bien sûr qu’il soit tué. C’est ce qui va se produire. David peut enfin dormir tranquille, Urie est mort, il épousera Bethsabée et cet enfant conçu illégitimement deviendra son enfant, le problème est réglé ! 

Mais David ne dormira pas tranquillement très longtemps car Dieu envoie le prophète Nathan pour réveiller sa conscience en lui faisant prendre conscience de l’ampleur de son péché. Je n’ai pas le temps de raconter comment Nathan s’y prend, on trouve l’histoire au chapitre 12 du 2° livre de Samuel. Et c’est donc après sa rencontre avec Nathan qui a eu l’effet d’un électrochoc que David, réalisant la profondeur de son péché, se tourne vers Dieu en lui disant : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre Toi et Toi seul j’ai péché … » ce sont les paroles du psaume 50 qui comportera vers la fin cette supplication : « Rends-moi la joie d’être sauvé ! » On comprend qu’après un tel péché, David ait pu goûter la valeur de la miséricorde qui lui a rendu la joie par le Salut accordé après un temps de pénitence.

2. La profondeur de notre propre péché

A la suite de cette histoire, vous pourriez m’objecter que, nous, quand même, notre péché n’a pas l’ampleur, la profondeur, la gravité du péché de David. C’est vrai pour la plupart d’entre nous, même si les histoires d’infidélités graves et impactantes sont loin d’avoir disparu ! Mais, même si notre péché n’a pas, objectivement, cette gravité, il reste grave et il est nécessaire que nous en soyons conscients. Or, il faut bien le reconnaître, les temps actuels ne nous y aident pas. Comment avoir conscience de la gravité de son péché quand on parle de « péché mignon », je me rappelle cette femme âgée qui aimait qualifier ses mensonges de mensonges joyeux pour dire qu’ils n’avaient pas de conséquences graves ! Eh bien, non, le péché n’est jamais mignon, le mensonge n’est jamais joyeux ! Le grand philosophe chrétien Kierkegaard disait qu’avoir une faible idée du péché, fait partie de nature pécheresse ! Et c’est bien vrai !

Dans les Ecritures, pécher, c’est rater la cible. Mais si vous jouez aux fléchettes et que vous ratez la cible, vous risquez de crever l’œil de quelqu’un qui se trouvera derrière ! Le péché a toujours des conséquences, même quand il est commis dans le secret, sans témoin. Le livre de la Genèse qui nous présente, dans une merveilleuse mise en scène, le premier péché explore bien les conséquences du péché qui vient briser la communion avec Dieu, rompre l’harmonie avec la nature, perturber les relations entre les hommes et abimer l’identité de chacun. Je donne juste un exemple d’un péché qui pourrait sembler banal, par exemple acheter des trucs inutiles, pour montrer que rien n’est banal. Depuis Laudato Si, on entend de plus en plus parler de sobriété heureuse, la sur-consommation épuise les ressources de la planète, acheter un truc inutile, les effets ne sont pas anodins sur la nature. Ça brise aussi la communion avec Dieu parce que c’est comme si je lui envoyais le message suivant : l’achat de ce truc me procure plus de plaisir qu’un moment passé avec toi ! Il y a la relation avec les autres qui se trouve aussi touchée : je risque de provoquer la jalousie de ceux qui ne l’ont pas et puis cet argent aurait été mieux utilisé si je l’avais donné pour partager. Enfin, c’est mon identité qui se trouve abimée puisque je me réduis, moi-même, à l’état de bête de consommation, bafouant cette identité profonde que St Augustin avait si bien résumé en disant : Tu nous as fait pour toi Seigneur et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en Toi. Ce qui me rendra heureux, ce n’est pas la possession de tel ou tel truc mais la communion profonde avec le Seigneur.

Vous le voyez avec ce simple exemple, notre péché est toujours plus grave qu’on ne l’imaginerait. Alors, si des péchés qu’on pourrait qualifier de petits ont de tels conséquences, on imagine facilement ce qu’il en est pour des péchés objectivement plus graves. Et de toutes façons, il n’y a pas à tergiverser puisque nous savons que Jésus est mort pour nos péchés. Kierkegaard avait bien raison : « avoir une faible idée du péché, fait vraiment partie de nature pécheresse ! » J’aime bien cette manière percutante de regarder les péchés capitaux : l’orgueil raidit, l’envie ronge, l’avarice ferme, la luxure corrompt, la colère défigure, la gourmandise abrutit, la paresse paralyse. Avec une telle analyse, quand nous allons avouer nos péchés, normalement, nous devrions écoper d’une lourde condamnation. Mais c’est là qu’intervient le coup de théâtre !

3. Le Salut apporté en Christ

C’est dans l’épitre aux Romains, une épitre difficile, je vous l’accorde, mais dans laquelle tout n’est pas difficile non plus que Paul va réfléchir sur le Salut en insistant comme je viens de le faire sur la profondeur du péché et en décrivant avec encore plus d’insistance le coup de théâtre opéré par le Salut en Christ. C’est au chapitre 3 de l’épitre aux Romains que Paul évoque cela avec le plus de force. En 3,21, il dit : « Dieu a manifesté en quoi consiste sa justice. » C’est bien le verdict qui tombe : quelle est-elle cette justice de Dieu ? Quelle est sa sentence suite au péché et un péché si profond, si répandu, si perturbateur ? Il faut continuer la lecture de ces versets pour l’entendre ! Au v.23 nous lisons : « tous les hommes ont péché, ils sont privés de la gloire de Dieu. » En entendant ces mots qui annoncent la sentence, on peut frémir et deviner que la peine va être lourde, alors continuons et lisons le v.24 : « et lui, gratuitement, les fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. » Et voilà le coup de théâtre ! Gratuitement, nous sommes justifiés, sauvés !

Pour bien comprendre l’ampleur de ce coup de théâtre, j’aime bien la comparaison que donne le père Cantalamessa. Il dit que cette affirmation de Paul retentit comme un coup de tonnerre qui aurait l’intensité de l’annonce d’une grâce accordée à un condamné à mort ! Imaginez, aux Etats-Unis, un condamné dans ce qu’on appelle le couloir de la mort qui attend avec angoisse l’annonce de son exécution. Or, voilà que son avocat est convoqué chez le président qui lui apprend que son client est gracié, il court le voir et ne pouvant pas attendre d’entrer dans sa cellule, c’est du bout du couloir qu’il lui crie : tu es gracié, tu ne mourras pas ! 

Le père Cantalamessa explique que l’annonce de Paul retentit avec la même force : « et Dieu, gratuitement, nous fait devenir justes par sa grâce, en vertu de la rédemption accomplie dans le Christ Jésus. » Eh bien, c’est à nous qui sommes des condamnés à mort, qu’est annoncé que nous sommes grâciés. Nous sommes graciés c’est-à-dire que nous ne mourrons pas comme nous le méritions. Bien sûr, nous allons mourir, mais nous ne mourrons pas du péché puisque Jésus nous a sauvés gratuitement en donnant sa vie pour nous. Il a accepté de verser son sang pour que nous soyons purifiés, pour que nous retrouvions notre liberté.

Pour que nous comprenions bien le caractère inouï de cette grâce, de ce cadeau du Salut, Paul explique : « Accepter de mourir pour un homme juste, c’est déjà difficile ; peut-être quelqu’un s’exposerait-il à mourir pour un homme de bien. Or, la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ est mort pour nous, alors que nous étions encore pécheurs. » Rm 5,7 Il faut mesurer le caractère inouï de ce cadeau du Salut pour que nous puissions entrer dans la joie. « Rends-moi la joie d’être sauvé ! »

Conclusion : le carême est fait pour ça !

Le carême est fait pour ça ! Mais « ça » c’est quoi ? Eh bien le carême nous est offert comme une double opportunité :

  • 1° opportunité : Prendre le temps de mesurer la profondeur de notre péché. Le curé d’Ars, mon compatriote, était devenu un grand spécialiste de la confession puisque, à la fin de sa vie, il passait jusqu’à 17h par jour dans son confessionnal. Il se battait contre ce qu’il appelait « les confessions à la vapeur » ! Le train à vapeur avait fait son apparition, il ne devait pas aller très vite, mais pour l’époque il était considéré comme un TGV pulvérisant les records de vitesse auxquels les gens étaient habitués. Alors, la confession à la vapeur, c’est la confession à toute vitesse, mal préparée, vécue de manière routinière. Une telle pratique du sacrement ne nous permettra jamais de mesurer la profondeur de notre péché et les dégâts qu’il commet. 
  • 2° opportunité : Goûter à la joie du Salut en mesurant ce qui se joue dans le mystère pascal. Vous l’avez bien compris, si j’ai tant insisté sur la gravité du péché, c’est pour mieux faire ressortir la puissance du Salut que le Christ nous a apporté dans son mystère pascal, c’est-à-dire, sa mort, sa résurrection et le don du Saint Esprit. Oui, goûtons à cette joie du Salut, « Rends-moi la joie d’être sauvé » ! Seigneur, ne nous laisse pas nous installer dans l’ingratitude qui ne nous permet plus de mesurer de le caractère inouï du Salut qui nous est offert gratuitement.