Ce 4° dimanche de Pâques, il est, dans l’Eglise, le dimanche du Bon Berger, le dimanche au cours duquel on prie pour que le Seigneur appelle encore des personnes à prendre soin de son peuple, ce fameux « care » dont je parlais hier. Nous prions aussi et surtout pour que ceux qui sont appelés osent répondre, ne fassent pas la sourde oreille et puissent croire que c’est en répondant à l’appel du Seigneur qu’ils mèneront la vie la plus épanouie possible, la vie la plus heureuse possible car il n’y a pas de plus grand bonheur que de rendre les autres heureux. Ce que Jésus a affirmé en disant : il n’y a pas de plus grand bonheur que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. C’est donc la figure du Berger qui domine les textes que nous avons entendus et j’aimerais m’arrêter particulièrement sur cette affirmation du début du psaume : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien.
Au moment où nous quittons cette retraite, comme il nous est bon d’entendre cette parole. Au cours de cette retraite, j’espère que nous avons fait l’expérience que nous n’avons manqué de rien. D’abord parce que la communauté qui nous a accueillis a veillé à ce que nous ne manquions de rien. Et puis parce que le Seigneur a veillé personnellement à ce que chacune et chacun ne manque de rien, ne manque pas d’entendre la Parole qu’il avait besoin d’entendre pour nourrir sa foi son espérance et sa charité. Et je bénis le Seigneur d’avoir accepté, une nouvelle fois, de passer par moi, alors que j’ai tellement conscience d’être « un instrument insuffisant. » L’expression est de Benoit XVI, et c’est ainsi qu’il aimait se définir. S’il s’appliquait l’expression à lui, je n’ai vraiment pas de peine à me l’attribuer à moi et donc de faire le constat émerveillé, pour reprendre encore les mots de Benoit XVI, qu’avec des instruments insuffisants, le Seigneur peut encore faire de véritables merveilles dans les cœurs. Notre partage d’hier soir, l’a bien confirmé.
Seulement voilà, nous allons quitter ce lieu béni, ce temps béni ; et, peut-être, avons-nous un peu peur de l’atterrissage-retour dans la vie quotidienne. Parce que, nous le savons, notre quotidien, il n’est pas toujours facile : il y a les difficultés familiales qu’on va retrouver, quand ce ne sont pas des conflits ; il y a les difficultés professionnelles ; il y a la solitude à affronter et il y a ce monde sans Dieu par lequel nous risquons de nous faire happer à nouveau, transformant cette retraite en une parenthèse, heureuse, certes, mais vite oubliée.
`Eh bien, je crois que cette 1° phrase du psaume nous donne le secret pour que, justement, ce temps béni de la retraite ne soit pas seulement une parenthèse heureuse trop vite refermée. La puissance de cette parole du psaume, je l’ai comprise en Afrique du Sud et je suis émerveillé de voir comment le Seigneur m’a enseigné à travers tout ce que j’ai pu vivre, c’est pour cela que j’aime tant partager mes expériences avec des anecdotes parfois drôles et d’autres fois tragiques comme l’est celle-là.
J’avais eu la chance de faire un voyage en Afrique du Sud avec le CCFD, c’était il y a bien longtemps, juste au moment où Nelson Mandela venait d’être libéré, c’est-à-dire en 1990. Ce n’était évidemment pas un voyage touristique, un safari-photo dans les parcs animaliers. Nous étions allés là-bas voir les ravages de l’apartheid, de la ségrégation raciale et rencontrer les communautés chrétiennes pour voir ce qu’elles faisaient dans cette situation tragique. Je me souviens tout particulièrement de cette visite dans un township, ces villes-ghettos dans lesquelles les noirs étaient obligés d’habiter. Nous étions allés dans une paroisse anglicane, si mes souvenirs sont bons, nous avions été accueillis dans la salle paroissiale, mais j’ai tout de suite remarqué que cette salle avait été transformée en lieu d’hébergement, il y avait des matelas par terre, des sacs de couchage, des affaires, le long des murs. Et au centre, un groupe de femmes, exclusivement des femmes avec quelques enfants qui nous avaient accueillis en chantant, comme on aime le faire en Afrique.
Quand elles ont eu fini de chanter en zoulou ou en xhosa, je ne me rappelle plus, notre guide nous a dit : ce qu’elles viennent de chanter, c’est très poignant, on lisait d’ailleurs l’émotion sur son visage. Il nous a expliqué que ces femmes étaient là parce que leur village avait été massacré par un groupe rebelle, il n’y avait que des femmes parce que les hommes avaient été tués, il manquait beaucoup d’enfants parce que, eux aussi, avaient été massacrés sous les yeux de leurs mamans.
Elles avaient donc tout perdu et, pour nous accueillir, elles venaient justement de chanter le psaume 22 dont les premiers mots sont : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Quand c’est un curé qui chante ça, on peut dire : il est payé pour chanter ça et donc ne pas trop y croire ou penser que c’est de la poésie réservée aux mystiques. Mais quand ce sont des femmes qui ont perdu ce qui leur était le plus cher qui chantent : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien, on est obligé de s’interroger, de prendre au sérieux ces paroles.
Je vous ai cité ces paroles que j’aime tant : la foi, c’est comme les essuie-glaces d’une voiture, ça n’empêche pas la pluie de tomber, mais ça permet d’avancer ! Je crois que c’est cette foi-là que nous partageait ce groupe de femmes en chantant : Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien. Elle n’avait pas été épargnée, leur foi ne les avait pas mises à l’abri, protégées de toute épreuve comme le dit bêtement le missel à la messe. Dans cette épreuve sans nom, elles constataient que leur foi les avait protégées du désespoir. La foi ne nous protège pas de toute épreuve, mais elle nous protège dans nos épreuves pour que nous ne tombions pas dans le désespoir. Elles avaient osé prendre Jésus comme berger pour affronter cette épreuve en croyant que lorsqu’on a pris Jésus comme berger alors rien ne nous mettra définitivement par terre.
Vraiment, je peux vous dire que, moi, je n’aurais jamais osé vous dire cela et si j’avais osé, vous auriez pu me dire : c’est facile de dire cela quand on est curé ! Mais j’accueille et je transmets le témoignage de ces femmes parce qu’elles, elles sont légitimes pour nous le dire. Alors, voilà le secret nous est donné à nous qui allons repartir et qui craignons l’atterrissage-retour : il nous faut prendre Jésus comme berger. Il nous faut décider de prendre Jésus comme berger. Il nous faut vite, avec la force du Saint-Esprit, mettre en œuvre les moyens concrets qui nous permettront de rester au plus près de Jésus, notre bon berger pour être à l’abri dans les épreuves que nous allons retrouver.
Que cette grâce nous soit donnée à tous et à chacun, c’est ce que je demande par l’intercession de la Vierge Marie, mère des Foyers.
