Pour comprendre toutes ces controverses sur le sabbat qui parsèment l’Evangile et particulièrement celui d’aujourd’hui, il est bon de réfléchir quelques instants sur le sens profond du sabbat. Il faut le redire, au départ, nous le sabbat n’est pas une invention humaine, mais une pratique observée par Dieu lui-même à la fin de la création. C’est ce que dit ce verset de la Genèse : « Le septième jour, Dieu avait achevé l’œuvre qu’il avait faite. Il se reposa, le septième jour, de toute l’œuvre qu’il avait faite. Littéralement il fit Shabbat le 7° jour et le texte continue : Et Dieu bénit le septième jour : il le sanctifia puisque, ce jour-là, il se reposa de toute l’œuvre de création qu’il avait faite. » Avant même d’être un commandement, le sabbat est donc une pratique de Dieu, lui-même. Voilà pourquoi le sabbat doit être pris au sérieux.
Au fur et à mesure de l’avancée de la Révélation, le sabbat va s’enrichir de significations supplémentaires. Après avoir été exclusivement le mémorial plein de gratitude de l’œuvre de création et du Créateur, le sabbat va devenir le mémorial plein de gratitude pour la libération d’Egypte obtenue par Dieu. Chaque sabbat, on implorera une nouvelle libération puisque l’homme ne cesse de se faire prendre par de nouveaux esclavages. Du coup, la pratique du sabbat va devenir le moyen de se laisser sanctifier selon cette belle parole que Dieu adresse à Moïse : « Vous observerez mes sabbats, car c’est un signe entre moi et vous, de génération en génération, pour qu’on reconnaisse que je suis le Seigneur, celui qui vous sanctifie. » On ne peut devenir saint sans accueillir la libération de ces esclavages qui nous empêchent de vivre de Dieu, voilà ce que chaque sabbat rappelle à ceux qui le pratiquent avec foi.
Vous comprenez donc combien cette règle du sabbat était importante. Alors, on pourrait dire à propos du sabbat ce qu’on dit chez les chrétiens à propos de la messe : aller à la messe ce n’est pas une question d’envie, c’est une question de survie ! Eh bien, de la même façon, vivre le sabbat, ce n’est pas une question d’envie, c’est une question de survie pour la foi pour qu’elle ne meure pas à petit feu étouffée par l’esprit du monde.
Seulement voilà, comme toujours, avec le temps qui passe, les hommes vont chercher à aménager les prescriptions qui régissaient de manière stricte l’observance du sabbat. Les prêtres eux-mêmes ne seront pas en reste. Trouvant que tout cela était trop contraignant, ils vont en prendre et en laisse ! C’est dans ce contexte de décadence que va naître un courant de Renouveau spirituel au cœur du judaïsme. Ce courant a été initié par des laïcs animés par une ferveur extraordinaire et ces laïcs se sont fait appeler les pharisiens. Ce mot a été choisi car il signifie « séparés », ces laïcs ont voulu se séparer de l’ambiance religieuse décadente qui plongeait le peuple dans la tiédeur. Ils auront la dent particulièrement dure contre les prêtres qui auraient dû en être les gardiens de la foi et qui étaient les premiers à vivre dans la « moyenneté ».
A priori, Jésus avait de la sympathie pour ce courant réformateur qui invitait tout croyant digne de ce nom à retrouver l’ardeur de la foi. Mais alors, pourquoi ferraillait-il aussi souvent contre eux ? Tout simplement parce qu’il y avait eu des dérapages et c’est souvent le risque dans un mouvement de Renouveau. Un certain nombre de ces croyants fervents vont vite se prendre pour les seuls vrais croyants, investis d’une espèce de mission divine les autorisant à donner des leçons à tous les autres ! C’est ainsi qu’ils vont durcir la loi, multiplier les interdits et les obligations à tel point que toute l’attention des croyants va se retrouver focalisée sur l’observance des préceptes. Ce qui comptait, ce n’était plus ce que l’observance devait permettre de vivre dans une expérience de foi, mais le respect scrupuleux des préceptes. En les corrigeant aussi souvent, Jésus veut les aider à retrouver la ferveur qui avait été à l’origine de la naissance de leur courant, il veut les aider à sortir du légalisme dans lequel ils s’enferment, un légalisme absolument mortifère.
C’est ainsi que, dans ce texte, Jésus va enfreindre la règle du sabbat pour rester fidèle à la grande Tradition. A travers le miracle qu’il a osé opérer en ce jour et en accompagnant ce miracle d’une catéchèse vigoureuse, il a voulu les aider à retrouver le sens profond du sabbat qui veut aider les croyants à se tourner, dans la gratitude, vers Dieu et à accueillir la libération qu’il ne cesse d’offrir.
Même si nous, les chrétiens, nous n’avons pas repris la règle du sabbat, ce que nous avons à vivre le dimanche est du même ordre. Nous pouvons toujours nous rappeler ce que disaient ces chrétiens d’Abitène en Afrique du Nord à qui le décret de l’empereur interdisait d’aller à la messe le dimanche. Ils ont bravé cette interdiction ce qui les a conduits à donner leur vie dans le martyr, mais pour. Eux, c’était trop clair, comme ils le disaient : sans le dimanche, nous ne pouvons pas vivre ! Voilà des chrétiens qui avaient compris le sens de la messe qui puise sa signification dans le sabbat. Il ne s’agit pas d’une règle à respecter, ni, comme je le disais, d’envie mais de survie !
Quelques mots sur la 1° lecture dans laquelle Paul corrige sans ménagement la communauté de Corinthe. Ce texte est finalement la mise en application de ce que Jésus demandait hier dans l’Evangile à propos de la correction fraternelle. Paul a eu vent que ses frères dans la foi de la communauté de Corinthe étaient en train de déraper ; pour que ce dérapage ne les conduise pas dans le précipice, il les reprend. Et il va les reprendre avec ce langage qui le caractérise, un langage qui sait appeler un chat, un chat ! Mais c’est évidemment parce qu’il les aime qu’il les reprend avec autant de vigueur !
Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons en ce jour un renouvellement de notre foi pour vivre la messe avec l’intensité des chrétiens d’Abitène.
