22 mai : 6° dimanche de Pâques Fallait-il rajouter deux cordes au fouet de la flagellation, deux chutes supplémentaires sur le chemin de croix, plus de clous pour le crucifier ? Qu’est-ce qui manquait donc ?

Si j’en crois l’atlas biblique que j’ai consulté, ils ont fait environ 500 kilomètres ces chrétiens venus de Judée, c’est-à-dire de Jérusalem ou de sa région, pour aller jusqu’à Antioche. 500 km par les moyens de transport de l’époque, ce n’est pas rien ! Et pourquoi ont-ils parcouru une telle distance ? Pour dire une ânerie sans nom qui nous était rapportée au début de la 1° lecture : « Si vous n’acceptez pas la circoncision selon la coutume qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » Avant d’aller plus loin pour comprendre en quoi cette parole est une ânerie, je tiens à souligner qu’il faut apprendre à se méfier de nos réactions spontanées. Parce qu’en voyant des gens faire 500 km pour aller voir des frères afin de les mettre en garde, on aurait envie de dire : peut-être se sont-ils trompés mais reconnaissons au moins qu’ils étaient animés d’une bonne volonté. Oui, sans doute, mais la bonne volonté n’est encore pas la volonté bonne ! Dans notre monde, aujourd’hui, les gens sont très sensibles à la sincérité. Quelqu’un qui est sincère, on est toujours enclin à l’écouter et à lui pardonner ses erreurs. Mais la sincérité n’est pas la vérité et je peux être très sincère et dire de belles âneries. C’était bien le cas de ces chrétiens venus de Judée, très sincères puisque prêts à faire 500 km pour partager ce qui leur tenait tellement à cœur. Mais ça n’empêche pas qu’ils ont dit une grosse ânerie ! Alors essayons de comprendre pourquoi c’est une ânerie.

Je m’excuse d’abord auprès des membres de la communauté parce que ce texte des Actes qui a été savamment coupé et raccommodé pour faire tenir en une seule lecture des événements qui se sont déroulés sur plusieurs semaines et sans doute plusieurs mois, ce texte nous l’avons donc lu au cours de cette semaine, dans sa version longue, et il a été, en partie, commenté par le frère dominicain Benoit-Marie qui accompagnait la session de Fraternité Pentecôte. Il y aura donc un air de déjà entendu pour certains, mais tous ceux qui nous rejoignent pour partager cette Eucharistie dominicale, eux, ils n’ont pas eu ces commentaires et ce qui se joue dans ce texte est tellement essentiel qu’il est important d’avoir des idées claires. En effet, c’est cette démarche des chrétiens de Judée allant visiter les chrétiens d’Antioche qui a provoqué la 1° grande crise de l’Eglise nécessitant la convocation du 1° concile de l’histoire à Jérusalem. Et ce sont les décisions de ce concile que nous avons lu juste après la mention du déplacement des chrétiens de Judée à Antioche. Vous comprenez pourquoi je disais que le texte a été coupé et raccommodé, il faudrait lire en entier le chapitre 15 des Actes pour bien comprendre, c’est ce que nous avons fait ces derniers jours dans les messes de semaine.

« Si vous n’acceptez pas la circoncision selon la coutume qui vient de Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés. » Quand j’entends ça, j’ai d’abord envie de dire à ces chrétiens de Judée : mais qu’est-ce que vous en savez de ce qui permet ou empêche le Salut ? Le Salut, c’est l’affaire de Dieu, ce ne sont pas les hommes qui décident. Et Dieu a décidé, les choses sont donc extrêmement claires, c’est pourquoi l’attitude de ces chrétiens de Judée est grave, même si par ailleurs ils sont généreux puisqu’ils font des kilomètres et des kilomètres pour partager ce qui leur tient à cœur. Oui, Dieu a décidé ce qu’il fallait faire pour que les hommes soient sauvés et il n’y a rien à rajouter à amender à la décision de Dieu. Pour qui se prennent-ils ces chrétiens qui pensent savoir mieux que Dieu, lui-même, ce qu’il convient pour être sauvé ? Ce que Dieu a décidé pour nous sauver et qu’il a réalisé, car lorsque Dieu décide, il n’est jamais dans la procrastination, c’est d’envoyer son Fils, son unique. Jésus est venu, et il a accompli sa mission jusqu’au bout, en aimant jusqu’au bout. Mais qu’est-ce qui manque donc à ce que Jésus a fait et qui devrait être complété par une pratique comme la circoncision ? Qu’ils se lèvent donc ces chrétiens d’hier et ceux d’aujourd’hui (parce qu’il y en a autant aujourd’hui qu’hier !), qu’ils se lèvent donc ces chrétiens qui voudraient toujours rajouter des préceptes nouveaux et des conditions au Salut, qu’ils se lèvent et qu’ils parlent en nous expliquant et en expliquant à Dieu ce qui manquait aux souffrances du Christ dans sa passion. Aurait-il fallu rajouter trois cordes supplémentaires au fouet de la flagellation ? Aurait-il fallu rajouter une 4° et une 5° chute sur le chemin de la croix ? Aurait-il fallu rajouter plus d’humiliations, de trahisons ? Aurait-il fallu rajouter des clous supplémentaires pour fixer Jésus à la croix ? 

Quand on pose les questions de cette manière, on se rend vite compte que la démarche de ces chrétiens de Judée est vraiment une ânerie sans nom. Et que tous ceux qui, aujourd’hui, continuent à vouloir conditionner le Salut à je ne sais quelle pratique sont exactement dans le même état d’esprit. Jésus a accompli sa mission et il n’y a rien à ajouter. Le premier concile de l’histoire de l’Eglise a tranché une fois pour toutes et il a annoncé cette décision par une formule solennelle qui n’aura jamais fini de nous étonner par son audace :     L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé ! Et qu’ont-ils donc décidé ? La suite de l’énoncé de la décision nous l’apprend : L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas faire peser sur vous d’autres obligations que celles-ci, qui s’imposent : vous abstenir des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes. Vous agirez bien, si vous vous gardez de tout cela.

En entendant cela, vous pourriez me dire : mais le concile énonce bien des conditions à respecter : s’abstenir des viandes offertes en sacrifice aux idoles, du sang, des viandes non saignées et des unions illégitimes. Mais vous aurez remarqué, je l’espère, que le concile ne dit pas que c’est pour être sauvé qu’il faut respecter cela. Vous aurez remarqué aussi qu’il n’est plus question de la circoncision. Les consignes qui sont données le sont juste pour que ces nouveaux chrétiens issus du paganisme puissent bien agir : Vous agirez bien, si vous vous gardez de tout cela.Il s’agit de respecter les manières de vivre de l’Eglise-mère de Jérusalem. Puisque ces païens ont reçu la foi de cette Eglise-mère, eh bien, par leur comportement, ils manifesteront leur respect à l’égard de cette Eglise en s’abstenant de ce qui lui fait horreur. Mais il n’y a aucune condition qui soit mise au Salut, juste un code de bonne conduite.

Vous pensez peut-être que j’insiste beaucoup sur un point qui est aujourd’hui complètement dépassé. Il ne viendrait, en effet, à l’esprit de personne, aujourd’hui, de remettre la circoncision comme un rite obligatoire pour les hommes qui voudraient être sauvés ! Oui, c’est vrai, mais de tous temps certaines personnes, y compris parmi les responsables d’Eglise, ont été tentés de rajouter des conditions au Salut. On peut penser à la triste époque de la vente des indulgences qui a conduit Luther à batailler ferme contre Rome. Hélas, n’ayant pas été écouté, compris, il finira par se durcir et déraper dans sa réflexion. C’est triste, mais on peut constater que ce n’est jamais vraiment fini. Aujourd’hui, ce n’est plus comme au temps des indulgences, ce n’est plus par intérêt que des personnes vont rajouter de nouveaux préceptes, c’est simplement parce que c’est difficile d’accueillir gratuitement le Salut qui nous est offert. C’est sans doute pour cela que le concile a tenu à terminer son message par ces mots : bon courage ! Bon courage pour quoi ? Les consignes qui sont données ne sont pas si difficiles que ça à mettre en œuvre ! Non, le courage, il en faut pour croire que c’est gratuitement, inconditionnellement que je suis sauvé, que c’est gratuitement, inconditionnellement que je suis aimé. Nous sommes dans un monde où tout se paie et donc où ce qui est gratuit parait suspect, il doit y avoir une arnaque quelque part ! Il faudrait sûrement lire les petites lignes cachées quelque part dans un coin inaccessible du contrat ! Non, avec Dieu, aussi fou et incroyable que ça puisse paraitre, il n’y a pas de petites lignes, c’est gratuit, inconditionnel !

Alors, dans ce contexte, on peut goûter les paroles que Jésus disait dans l’Evangile : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Pourquoi te faire encore du souci puisqu’il t’aime et te sauve de manière gratuite et inconditionnelle ? Pourquoi te faire du souci puisque Jésus est parti te préparer une place, cette place prévue éternellement pour toi puisque ton nom est gravé dans les cieux ? Ce n’est pas pour rien si le prêtre reprend ces mots de Jésus juste avant la communion. C’est pour nous inviter à communier dans la foi, c’est-à-dire dans une confiance absolue : je crois, Jésus que tu es mon Sauveur et mon Dieu et que tu as tout fait et tout très bien fait pour que je sois sauvé et il n’y a rien à rajouter. Je veux juste apprendre à répondre à tant d’amour en t’offrant chaque jour un peu plus, chaque jour un peu mieux mon pauvre amour, non pas pour être sauvé mais parce que je suis sauvé et que tant d’amour m’émerveille. C’est pour cela que je veux que toute ma vie devienne Eucharistie, c’est à dire action de grâce pour tout ce que tu as fait et que tu ne cesses de faire !

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