25 aout : fête de Saint Louis. Leçon de non-violence active avec Jean GOSS

25 août 2021 1 Par Père Roger Hébert

Pour cette messe, ce sont les textes du jour de la fête : 1° lecture : 1 R 3,11-14. Évangile : Mt 5, 38-48

Quand j’étais au séminaire, c’est dire si ça date puisque ça fait 37 ans que j’ai la joie d’être prêtre, on avait rencontré un type extraordinaire, pas très connu et qui vous semblera appartenir à la génération des dinosaures puisqu’il est mort en 1991. Jean Goss est le père de la non-violence en France. C’était un homme issu d’une famille très pauvre qui a dû travailler très jeune en faisant des métiers difficiles pour aider sa famille à survivre. Témoin de tant d’injustices dans le monde du travail, il est devenu un syndicaliste acharné et donc assez violent à l’égard de ceux qu’il avait classé dans la catégorie des exploiteurs. Et voilà qu’un jour il fait une expérience spirituelle assez étonnante, il rencontre Jésus, pas d’apparition, pas d’extase, mais une certitude dans le cœur que Jésus l’aime et qu’il est venu pour le sauver, lui, Jean Goss et sauver tous les hommes et qu’il a payé très cher le prix de ce salut. Jésus n’a pas fait payer aux hommes les conséquences de leurs péchés, il est venu prendre sur lui le mal pour que les hommes en soient libérés … et il a accepté d’aller jusqu’au bout en donnant sa vie. Là-dessus la guerre éclate, Jean Goss est dans un régiment très opérationnel et se retrouve en 1° ligne, obligé de tuer pour défendre son pays et sauver sa peau ! 

Il va être fait prisonnier, ce qui lui donnera le temps de réfléchir. Il ne supportera pas de repenser à tout ce qu’il a fait et décidera désormais de ne plus agir sans s’être posé cette question : qu’est-ce que Jésus aurait fait à ma place ? Jésus n’a jamais été violent, mais Jésus n’a jamais non plus toléré l’injustice, il convient donc de s’inspirer de ce qu’il a dit et surtout de ce qu’il a fait. Dans ce camp de prisonnier, l’occasion va lui être donnée assez vite de mettre tout ça en pratique. Ce qu’il nous avait raconté m’avait tellement marqué que ses paroles restent gravées dans ma mémoire ! Le soir après que les soldats allemands aient compté les prisonniers pour vérifier qu’aucun ne s’était échappé dans la journée, l’officier nazi responsable du camp avait pris l’habitude de faire sortir des rangs 2 ou 3 prisonniers pour les tabasser à coup de cravaches devant tout le monde, sans raison et parmi eux, il y avait souvent le même gars, un pauvre type pas très futé. Jean Goss qui était un chrétien fraichement converti ne pouvait pas supporter cela. Il racontait qu’il avait envie d’aller tabasser l’officier pour qu’il arrête cette injustice, mais il se disait : si Jésus était là, il n’irait pas tabasser cet officier, mais il ne resterait pas non plus à regarder cette injustice sans broncher. Il n’arrêtait pas de prier en demandant que la lumière lui soit donnée pour qu’il comprenne ce que Jésus ferait s’il était à sa place et qu’il ait le courage de le faire quand il aurait compris.

Un matin, il se lève tout heureux, enfin, il a compris ce que Jésus ferait et il est bien décidé le soir à le mettre en œuvre. Comme d’habitude, l’officier demande à 3 gars de sortir des rangs dont ce pauvre homme, toujours le même. Et à ce moment-là, Jean Goss sort des rangs et il dit : « Monsieur l’officier, si ce soir, en conscience, vous pensez devoir tabasser quelqu’un, je veux que ce soit moi que vous frappiez ! » L’officier lui dit : « ah tu veux être frappé, eh bien, tu vas être servi, approche ! » Jean Goss lui répond : « Non, vous m’avez mal compris, je ne veux pas être frappé, mais je vous dis que, ce soir, si en conscience, vous pensez devoir frapper quelqu’un, je vous demande de laisser ce pauvre homme et les deux autres et de vous déchainer sur moi ! » L’officier lui répond : « la conscience, ça n’existe pas, c’est de la m… ! » Et Jean Goss ose lui tenir tête en lui disant : « Je ne pense pas, Monsieur l’officier et je vais vous en donner la preuve, si vous me frappez après ce dialogue que nous avons, je suis sûr que vous dormirez très mal cette nuit parce que votre conscience vous le reprochera toute la nuit. » L’officier est parti et n’a plus jamais frappé un prisonnier du camp. Victoire de la non-violence, mais victoire risquée, Jean Goss aurait pu se faire frapper à mort, c’est vrai, mais comme chrétien, il ne pouvait pas rester sans réagir et pour réagir puisqu’il était devenu chrétien, il ne pouvait réagir qu’en prenant Jésus comme modèle. La non-violence évangélique, pour être active doit accepter d’être rédemptrice, c’est à dire que ceux qui la pratiquent, à la suite de Jésus et avec la force de Jésus acceptent de p^rendre sur eux le mal et la violence qu’ils veulent éradiquer.

Si je vous raconte tout cela, c’est parce qu’il me semble que Jésus, dans l’Evangile d’aujourd’hui, nous donne une leçon de non-violence active avec cette parole si étonnante : « Vous avez appris qu’il a été dit : Œil pour œil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas riposter au méchant ; mais si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l’autre. » C’est vrai que cette parole est dure à entendre, est-ce qu’il faut tout accepter sans broncher et s’en prendre plein la tête en disant : continue, j’aime ça ! Est-ce qu’il faut être maso pour être chrétien ? Evidemment non ! C’est la lecture d’une revue d’un mouvement prônant la non-violence active qui m’a ouvert la compréhension du sens des paroles de Jésus. En effet, pour comprendre ce que Jésus veut dire, il faut savoir que dans les civilisations orientales, on ne frappe qu’avec le dos de la main, l’intérieur de la main est fait pour donner des marques d’affection, des caresses. 

Un droitier va forcément frapper avec la main droite ; or s’il gifle l’autre sur la joue droite et ce n’est pas pour rien que le texte d’Evangile précise qu’il s’agit de la joue droite, eh bien, il est obligé de le gifler avec le dos de la main. Et si l’autre, appliquant la consigne de Jésus, tend l’autre joue, celui qui a giflé ne peut plus le faire avec le dos de la main, il faut qu’il se serve de la paume. Or, je vous l’ai dit, la paume, pour Jésus ne peut pas frapper, elle ne peut donner que des marques d’affection. Donc, quand Jésus dit qu’il faut tendre l’autre joue, il ne nous invite pas à nous réjouir d’en prendre plein la tête, il nous invite à désarmer l’autre. C’est comme s’il disait : quand l’autre t’a frappé, réveille l’étincelle d’humanité qui dort en lui, pousse-le sur le chemin de la réconciliation en l’obligeant à te caresser après t’avoir frappé, désarme-le par un excès d’amour. Seul un excès d’amour pourra désarmer un accès de violence.

Mais maintenant, c’est sûr que tu prends quand même un risque ! Si l’autre se fiche pas mal des conventions et te frappe avec la paume de la main, tu auras reçu une bonne claque ! Oui, mais il n’y a qu’en prenant des risques et en acceptant, s’il le faut, d’aller jusqu’au bout, qu’on pourra désarmer la violence. Si tu te sauves devant celui qui veut te frapper ou pire si tu répliques, tu laisses l’autre dans sa violence et il recommencera avec toi ou avec d’autres. Il faut le désarmer pour que le cercle infernal de la violence soit cassé. C’est ce qu’avait fait Jean Goss avec l’officier nazi, il l’avait désarmé en réveillant la petite étincelle d’humanité qui restait en lui. A chacun de nous de voir comment il peut vivre cela concrètement. En tout cas, la question de Jean Goss est une bonne question à se poser : comment Jésus aurait-il réagi à ma place ? 

Je termine en faisant le lien avec la 1° lecture parce qu’en entendant cela, peut-être que certains se disent : c’est très beau tout ça, mais je n’ai pas l’étoffe d’un héros, je ne sais pas si je suis prêt à prendre le risque de suivre Jésus jusqu’au bout, je ne sais pas si j’ai assez de grandeur d’âme, assez de ressources intérieures pour poser de telles paroles ou de tels actes. La 1° lecture nous faisait entendre ce que Dieu a répondu à la prière de Salomon. Mais c’est dommage car elle ne nous a pas fait entendre ce que Salomon a demandé. Je résume rapidement la situation. Salomon qui est le fils du grand roi David va succéder à son père, succession difficile, jamais simple de succéder à quelqu’un de très grand ! Il a des beaux et grands projets, mais se demande si c’est bien ce que Dieu veut. Il décide d’aller dans un sanctuaire pour offrir un sacrifice à Dieu pour mieux comprendre ce que Dieu attend de lui. Dans la nuit, il a un songe, le Seigneur lui apparait et lui dit : « Demande-moi ce que tu veux, je suis prêt à te le donner. » Quand on est roi et même quand on n’est pas roi, c’est assez tentant de demander la richesse, la gloire, le succès. Mais ce n’est pas ce que demande Salomon, et sa demande est vraiment touchante : « je suis un tout jeune homme, ne sachant pas encore bien gouverner, alors donne-moi un cœur attentif pour que je sache gouverner en discernant le bien et le mal. » Dieu est touché par cette prière et il lui répond donc ce que nous avons entendu dans la 1° lecture : « Puisque c’est cela que tu as demandé, et non pas de longs jours, ni la richesse, ni la mort de tes ennemis, mais puisque tu as demandé le discernement, l’art d’être attentif et de gouverner, je fais ce que tu as demandé et, en plus, je te donne même ce que tu n’as pas demandé, la richesse et la gloire. » Jackpot pour Salomon qui reçoit non seulement ce qu’il a demandé mais aussi ce qu’il n’a pas demandé. 

En fait cette sagesse que Salomon recevra, plus tard, elle recevra un nom, c’est l’Esprit-Saint. En effet, c’est lui le don le plus extraordinaire, c’est lui qui est la source de tous les autres dons, d’ailleurs dans la grande prière du Veni Creator par laquelle on demande le St Esprit, il est appelé le donateur des dons. Celui qui demande et reçoit le Saint-Esprit, c’est le jackpot pour lui aussi. En recevant le Saint Esprit, il reçoit la force de devenir un saint. Son nom dit sa mission : il s’appelle l’Esprit-Saint parce que c’est lui qui fait les saints, c’est lui qui ne cesse de nous parfaire chaque jour (devenez parfaits dit Jésus) pour que nous avancions sur le chemin de la sainteté. C’est-à-dire que des pauvres types comme vous et moi, si nous demandons à l’Esprit-Saint d’être toujours en nous, nous deviendrons capables d’accomplir des merveilles. Quand nous nous poserons la question : que ferait Jésus à ma place ? L’Esprit-Saint nous soufflera la réponse et nous donnera la force, le courage de prendre tous les risques pour oser désarmer nos adversaires. Qu’il vienne ce jour où, selon la prophétie du prophète Joël, tous, du plus petit au plus grand nous serons remplis du Saint-Esprit donc devenus capables de désarmer toute violence. Qu’il vienne ce jour où enfin le monde vivra d’amour. Mais il ne viendra que si aujourd’hui, toi, moi, nous tous, nous ouvrons nos cœurs pour accueillir en nous sa douce puissance pour nous laisser parfaire et ainsi devenir des saints.