Nous voici entrés dans la 1° grande célébration de notre triduum pascal. Comme nous vivons cette célébration dans la retraite de la semaine sainte, vous me permettrez de faire une homélie un peu plus logue que d’habitude qui sera comme un enseignement supplémentaire de la retraite. Cette messe comporte une particularité puisque même si elle porte le titre de « messe en mémoire de la cène du Seigneur », ce n’est pas le récit de l’institution de l’Eucharistie que nous lisons en Evangile mais le récit du lavement des pieds. C’est vrai que le récit de l’institution de l’Eucharistie, nous l’avons entendu dans la 2° lecture et vous savez peut-être que c’est le récit le plus ancien que nous ayons qui nous rapporte les paroles de Jésus, paroles que nous répétons encore aujourd’hui sans avoir rien changé ou presque. En effet, cette 1° lettre aux Corinthiens a été écrite vers l’année 55, alors que le 1° des Evangiles sera écrit 15 ans plus tard. C’est donc un témoignage très important que nous livre Paul, témoignage qu’il a lui-même reçu puisque, n’étant encore pas converti, il ne pouvait pas être présent à la Cène. Mais revenons à cette particularité que j’énonçais : pourquoi lisons-nous le récit du lavement des pieds le soir-même où nous faisons mémoire de l’institution de l’Eucharistie ?
Oh, c’est à la fois simple et tellement significatif. Au cours de ce dernier repas que Jésus a partagé avec ses disciples, il a réalisé devant eux, pour eux, avec eux, deux gestes absolument essentiels pour l’Eglise : le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie. Avec mes frères chapelains et les autres prêtres du Doyenné, nous avons vécu une récollection au monastère des cisterciennes de Castagniers et la mère abbesse nous a ouvert au sens profond de ce geste du lavement des pieds que Jésus a voulu lier à l’institution de l’Eucharistie. J’ai été tellement marqué par ce temps, l’enseignement reçu et la véritable liturgie que nous avons vécue en nous lavant les pieds les uns aux autres que je voudrais, après l’avoir intériorisé, vous en faire partager le meilleur.
Chez les juifs, à chaque repas un peu solennel où il y avait des invités, il y avait forcément ce geste du lavement des pieds mais quand Jésus le refait ce soir-là, on peut dire qu’il y avait comme 2 caractéristiques particulières qui donnent à ce geste une portée inouïe.
1° caractéristique. Le lavement des pieds n’était jamais effectué par le maitre de maison, mais par un esclave-serviteur et pas n’importe quel esclave-serviteur. En effet, ce geste était considéré comme tellement dégradant qu’aucun juif ne pouvait exiger d’un compatriote juif, fut-il esclave, de lui laver les pieds. C’était donc un esclave-serviteur étranger, celui qui était le plus bas dans l’ordre de la dignité, qui était désigné pour le faire. Et, là, c’est Jésus, le Fils de Dieu qui va accomplir ce geste. On comprend que les apôtres en aient été troublés !
2° caractéristique. Ce geste avait toujours lieu avant le repas. Au moment où les invités ou bien les membres de la maison entraient dans la salle du repas, on leur lavait les pieds. Et ce geste n’était pas d’abord un rite, mais une nécessité ; dans un pays où l’on marchait en sandales, les pieds étaient bien sales. Personne n’aurait osé se mettre à table avec des pieds sales, surtout dans la position où l’on prenait ces repas un peu solennels, en étant un peu couché, ce qui aurait mis en évidence ces pieds sales ! Offrir le lavement des pieds avant le repas était donc une marque essentielle de l’hospitalité. Or, le texte nous dit que Jésus a fait ce geste « au cours du repas ». Il ne s’est pas rendu compte, en cours de repas que ses apôtres avaient les pieds sales et, comme il n’y avait pas d’esclave-serviteur étranger, Jésus, toujours très gentil, aurait dit : je vais m’y coller ! Non, c’est délibérément qu’il a voulu faire ce geste au cours du repas, avant de prononcer les paroles de l’institution de l’Eucharistie pour que soient à jamais liés ces deux actions qu’il accomplira comme un testament d’amour offert à ses apôtres, ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui. Et la solennité avec laquelle St Jean présentait le lavement des pieds nous laisse entendre que Jésus lui a donné une portée extraordinaire. Je relis : sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout. Au cours du repas, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture. Manifestement, c’est une vraie liturgie qui va commencer. Alors, que pouvons-nous tirer de tout cela ? Eh bien, nous voyons clairement qu’au cours de ce dernier repas, Jésus a voulu opérer deux actions très fortes et liées.
Le lavement des pieds et l’institution de l’Eucharistie ne devront jamais être séparés, car Jésus les laisse comme un même testament d’amour à ses apôtres en disant pour chacune d’elle : ce que j’ai fait pour vous, vous le referez en mémoire de moi. Mais ces deux actions ne sont pas qu’un exemple, pas qu’une mise en scène pédagogique, elles sont des actes de Salut, un Salut qui nous prend tout entier : de la bouche où nous recevons l’Eucharistie jusqu’aux pieds ! Un salut déployé par le haut, la bouche, qui reçoit le Pain de Vie et un salut par le bas, les pieds. Ce Salut vient booster ce qu’il y a de plus noble en nous, le haut, et restaurer ce dont nous sommes le moins fier, le bas, nos pieds ! C’est tout entier que le Seigneur veut nous sauver, c’est de nous, dans la totalité de notre être, que le Seigneur veut s’occuper. Vous savez que j’aime trop le slogan de Mac Do : venez comme vous êtes !
Oui, c’est ce que le Seigneur nous dit, ce soir, à chacun, comme il nous le dit pour chaque messe : venez comme vous êtes. C’est-à-dire : venez avec vos grands désirs, car nous avons tous de grands désirs mais, osez aussi venir avec vos pieds sales et qui se resalissent sans arrêt, tous ces péchés qui vous humilient. Venez comme vous êtes et, à la différence de Mac Do, vous ne repartirez pas comme vous êtes venus ! J’aime aussi citer cette parole de Mère Térésa qui disait : ne laissez personne venir à vous et repartir sans être devenus meilleurs. Avec Jésus, il en est toujours ainsi : quand nous venons à lui, nous repartons meilleurs. C’est ce que nous méditons avec les retraitants en regardant quelques belles rencontres de Jésus dans les Evangiles. A chaque fois que nous venons à la messe, si nous y participons avec foi, nous repartons meilleurs parce que Jésus s’est occupé de nous dans la totalité de notre être. Jésus a fait tout cela pour ses apôtres au cours du dernier repas et il l’a fait même pour Judas, il le fait pour nous à chaque messe. Nous avons donc bien raison de nous émerveiller en disant : il est grand le mystère de la Foi !
Pour terminer, je veux évoquer un dernier point. Jésus a fait tout cela au cours du dernier repas et, chacun de ces 2 gestes, il l’a conclu avec cette invitation à les refaire en mémoire de lui. Mais cette invitation n’est pas formulée tout à fait de la même manière.
A la fin des paroles d’institution, Jésus dit : faites ceci en mémoire de moi. Cette parole s’adresse à ses apôtres et c’est à eux qu’il confie ce trésor de l’Eucharistie, leur demandant de la célébrer pour tous ceux qui ont besoin que Jésus s’occupe d’eux dans la totalité de leur être. C’est pour cela que le jeudi saint est la fête des prêtres, en instituant l’Eucharistie, Jésus instituait aussi le sacerdoce.
A la fin du lavement des pieds, Jésus dit : Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. Cette parole elle est adressée aux apôtres, bien sûr, mais pas comme une mission exclusive. Cette expression les uns les autres, elle est une ouverture universelle comme quand Jésus dit pour tous : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Ce coup-ci, le message est adressé à tous les chrétiens. Comment reconnaître un chrétien ? Au soin qu’il prend des autres, un soin concret dans lequel il n’hésitera pas à se salir les mains, comme quand on lave les pieds. Et les ministres ordonnés, bien sûr, n’en sont pas dispensés en disant : c’est le travail des laïcs ! Ils devront comme les autres, avec les autres, accepter de se salir les mains. Ils devront comme les autres, avec les autres se mettre à genoux devant ceux qu’ils ont à servir au nom du Seigneur car on ne peut pas laver les pieds en restant debout ! Et surtout, ils devront comme les autres accepter que d’autres viennent leur laver les pieds car, nos pieds à nous aussi sont sales et se resalissent bien plus vite que nous ne le voudrions !
C’est pour cela que, dans un instant, je ne serai pas seul à laver les pieds à des personnes choisies, nous allons nous laver les pieds les uns les autres. Et quand nous aurons eu les pieds lavés par un frère, une sœur, un père, avant de laver les pieds à un frère, une sœur, un père, nous mettrons nos mains sur la tête de celui ou celle qui nous a lavé les pieds en signe de bénédiction pour que l’esprit de service, à vivre dans l’humilité, demeure toujours vivant et agissant en lui, en elle.
Que Notre Dame de Laghet intercède pour nous afin que nous puissions nous livrer tout entier au Salut apporté par Jésus et que nous offrions largement ce Salut à tous ceux qui rêvent d’un amour qui s’occupe d’eux dans la totalité de leur être et qui puisse les transformer de la tête aux pieds.
