J’imagine bien volontiers que vous n’avez jamais entendu parler de la querelle entre les onomatomaques et les onomatodoxes qui a eu lieu au début du 20° siècle. C’était mon cas jusqu’à ce que je prépare cette homélie ! C’est une querelle très sérieuse qui a eu lieu entre les moines du mont Athos, querelle qui a été tellement violente qu’il a pratiquement fallu faire intervenir l’armée pour la régler ! Remarquez, cette querelle avait aussi eu lieu, bien avant, dans l’Eglise catholique et elle avait opposé les Franciscains aux Dominicains. J’ai appris tout cela en écoutant une conférence d’un dominicain qui avait été affecté à la paroisse du Saint Nom de Jésus à Lyon.
Alors, même si je ne veux pas m’attarder sur eux, qui sont les onomatomaques et onomatodoxes, et quel rapport avec la fête du Saint Nom de Jésus ? Onoma, en grec, c’est le nom et makesthai, c’est le combat. Les onomatomaques, ce sont donc ceux qui font une utilisation pas très ajustée du Nom, sous-entendu du Nom de Jésus. A l’inverse les onomatodoxes, ce sont ceux qui utilisent ce nom de manière ajustée. Les moines du mont Athos, comme beaucoup de chrétiens orientaux, priaient la fameuse prière du cœur qui se déclinent de plusieurs manières, mais dont le cœur est précisément l’utilisation du Nom de Jésus.
Vous avez peut-être lu le récit d’un pèlerin russe qui raconte la quête de cet homme qui veut répondre à l’invitation de Paul qui dit : Priez sans cesse ! Cet homme se demande comment ça peut être possible de prier sans cesse, de ne jamais perdre le fil de la prière quelles que soient les activités qui nous occupent et c’est là qu’il va découvrir cette fameuse prière du cœur qui consiste à dire sans cesse le nom de Jésus. Seulement voilà, cette prière peut aussi mener à des dérives et devenir un quasi-mantra. Vous savez, le mantra, c’est une formule qu’on répète dans les religions orientales car elle comporte en elle-même une certaine puissance, peu importe si celui qui répète ce mantra ne sait pas ce qu’il dit ! Les onomatomaques finissaient donc par faire de la répétition du Nom de Jésus la récitation d’un mantra. Alors que, pour les onomatodoxes, prononcer le nom de Jésus devait conduire à la communion avec Celui dont on prononçait le nom.
Au-delà de ces précisions qui passionnent les spécialistes mais qui ne nous passionnent pas forcément, en cette fête du Saint Nom de Jésus, nous sommes invités à reprendre conscience de la beauté et de la puissance de ce Nom de Jésus qui nous était rappelée à la fin de la 1° lecture : Dieu l’a doté du Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au ciel, sur terre et aux enfers. Mais il y a quantité d’autres lectures qui auraient pu être lues en ce jour. Par exemple la finale de l’Evangile de Marc : Voici les signes qui accompagneront ceux qui deviendront croyants : en mon nom, ils expulseront les démons ; ils parleront en langues nouvelles, ils prendront des serpents dans leurs mains et, s’ils boivent un poison mortel, il ne leur fera pas de mal ; ils imposeront les mains aux malades, et les malades seront guéris. Mc 16,17-18
Dans les Actes, il y a aussi pas mal de passages qui glorifient la puissance du Nom de Jésus, comme le discours de Pierre après la Pentecôte, citant la prophétie de Joël, Pierre dit que quiconque invoquera le Nom du Seigneursera sauvé. Ac 2,21 Ou encore mieux la guérison du boiteux de la belle porte du Temple quand Pierre lui dit : De l’argent et de l’or, je n’en ai pas ; mais ce que j’ai, je te le donne : au nom de Jésus Christ le Nazaréen, lève-toi et marche. Ac 3,6 Et encore, et je m’arrêterai là : En nul autre que lui, il n’y a de salut, car, sous le ciel, aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauver. Ac 4,12 C’est donc ce que vise la prière du cœur, nous faire passer et repasser le Nom de Jésus qui signifie « Dieu sauve » pour que cette puissance d’amour salvatrice de Jésus accomplisse son œuvre en nous.
Les exemples sont souvent plus parlants que les longues considérations. St Bonaventure, le premier biographe officiel de St François écrira ces lignes délicieuses et j’utilise le mot « délicieux » à dessein : Quand François priait un psaume et qu’il trouvait dans ce psaume le Nom de Dieu, il semblait s’en lécher les lèvres devant la douceur de sa suavité. Quant au Nom de Jésus, lorsqu’il l’exprimait ou l’entendait, rempli intérieurement de joie, il semblait, extérieurement, tout entier changé, comme si une saveur de miel avait modifié son goût ou un son harmonieux modifié son ouïe.
Magnifique de constater, chez François d’Assise, ce que produisait l’écoute ou le fait de prononcer le Nom de Jésus. Nous savons, par ailleurs, que François a traversé une longue nuit, il n’est pas difficile d’imaginer que c’est le Nom de Jésus pris et repris dans sa prière devenue si aride qui l’a aidé à tenir et à traverser ce long désert.
Après avoir honoré les Franciscains, il faut bien honorer aussi les Dominicains ! Ce qu’a fait le bienheureux Henri Suso, dominicain, vivant un siècle et demi après François, c’est également, pas mal ! Lui, il a carrément devancé la mode des tatouages, il s’est fait tatouer le nom de Jésus sur le buste et, à l’époque, les techniques étaient assez barbares, il fallait donc le vouloir ! Là, il ne s’agissait plus de le repasser des lèvres au cœur, mais de l’inscrire dans sa chair. Sans doute avait-il eu connaissance du décret du concile de Lyon en 1274 qui officialisa la dévotion au Saint Nom de Jésus en disant : Lorsqu’on offre les mystères sacrés de la Messe, à chaque fois qu’on mentionnera le glorieux Nom de Jésus, on fléchira les genoux de son cœur ce qu’on attestera par une inclination de la tête. Quelle belle expression : fléchir les genoux de son cœur et comme c’est une attitude très mystique, le concile demande que ça se traduise par une attitude concrète : incliner la tête. Vous n’êtes pas obligés de faire comme le bien heureux Henri Suso en vous tatouant le nom de Jésus, mais nous pourrions nous inspirer de cet appel du concile de Lyon : fléchir les genoux de notre cœur quand nous entendons le Nom de Jésus, et vous le montrerez ou pas en inclinant la tête.
Nous le savons aussi Jeanne d’Arc est morte en prononçant, du milieu du bûcher, le nom de Jésus et, Benoit XVI, lui aussi, est mort en prononçant quasiment le Nom de Jésus : Seigneur, je t’aime, a-t-il dit rendant son dernier souffle. Voilà un certain nombre de considérations qui pourront nous aider à prier avec le Nom de Jésus pour qu’il déploie en nous toute sa puissance. Cette prière est précieuse, notamment pour nous aider à traverser les temps d’aridité.
Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, que la grâce nous soit donnée d’aimer, de prier et d’annoncer le Nom de Jésus.
