“Que tous soient Un” Rencontre des étudiants Bujumbura – 3 février 2019

3 février 2019 0 Par Père Roger Hébert

Introduction : Une fête qui nous invite à la réflexion

         C’est une belle fête que cette fête de l’unité nationale que vous allez vivre cette semaine. C’est sûr que le plus beau rêve que l’on puisse faire pour votre pays, c’est qu’il retrouve une belle unité, une unité qui ne soit pas une unité de façade qui fait que chacun continue à regarder l’autre, différent de lui, comme une possible menace. Pour que votre pays puisse retrouver une certaine prospérité, il est urgent que cette unité en profondeur puisse se réaliser.

         Bien sûr, moi, en venant de France, je ne connais pas dans le détail l’histoire de votre pays. Même si j’essaie de lire un certain nombre d’articles, je ne comprends pas tout dans votre histoire, l’histoire lointaine, l’histoire récente et l’histoire actuelle. Je ne porterai donc aucun jugement sur ce qui se passe et je chercherai encore moins à donner des solutions. Vous êtes bien mieux placés que moi pour le faire. D’ailleurs, dans tous les pays, le rôle des étudiants est très important ; grâce à vos études, vous serez demain les cadres de ce pays en occupant des fonctions plus ou moins élevées dans l’administration, dans l’économie et les entreprises.

         Ce matin, puisque je n’ai pas de jugement à porter sur ce qui se passe chez vous et puisque j’ai encore moins des solutions à indiquer, j’aimerais donc réfléchir de manière plus générale et ça sera à vous, aidés de vos aumôniers, de faire les applications concrètes. Nous allons donc commencer par regarder d’où viennent, de manière habituelle, les problèmes qui empêchent de vivre dans l’unité. Nous regarderons ensuite ce que Jésus nous a dit concernant l’unité, ce qu’elle doit être et comment y parvenir.

1/ Ce qui rend l’unité difficile à réaliser

  1. La diversité est bonne puisque voulue par Dieu

Je pense qu’il faut commencer par là et rappeler que Dieu, quand il a créé le monde, a voulu de la diversité, il a voulu qu’il y ait de la différence entre les êtres humains. La 1° différence que Dieu a voulue, c’est la différence homme/femme. Et, dans le texte de la Genèse, c’est assez étonnant de voir que c’est uniquement lorsque cette diversité homme/femme existe qu’il est dit que l’être humain est à l’image de Dieu.

Et ce n’est pas étonnant, nous aurons l’occasion d’y revenir, parce qu’en Dieu, il y a cette diversité que nous appelons la Trinité : le Père est différent du Fils et ils sont différents du Saint-Esprit mais ils s’aiment d’un amour pur et total qui permet à cette diversité de se vivre de manière totalement harmonieuse. Mais j’y reviendrai.

Donc première différence que Dieu a voulue, c’est la différence homme/femme et, aujourd’hui, c’est assez grave parce qu’en un certain nombre de régions du monde, on est en train de remettre en cause cette différence pourtant structurante de la société par ce qu’on appelle « les théories du gender. » Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, mais chez nous en Europe, en Amérique du Nord, ce sont des théories assez actives. Elles prétendent que cette différence homme/femme est uniquement culturelle. C’est parce qu’on éduque les enfants d’une certaine manière qu’ils vont prendre conscience qu’ils sont garçons ou filles mais si on les élève sans leur inculquer les codes habituels de la société, ils vont se développer de manière indifférenciée. Et les différences physiologiques, sexuelles ne sont pas déterminantes pour distinguer un homme d’une femme. Nous sommes en train de perdre la tête ! Vous, vous êtes peut-être pauvres, mais vous avez la tête sur les épaules, vous ne pensez pas n’importe quoi !

Il y a d’autres différences que Dieu a voulues et, là encore, ce matin, cette différence saute aux yeux. Il y a un « Muzungu » face à vous … nous n’avons pas tout à fait la même couleur de peau ! Cette diversité-là, je suis bien obligé de reconnaître aussi qu’elle a été voulue par Dieu. Dans le Credo, nous disons que Dieu le Père qui est le créateur est tout-puissant. C’est-à-dire que ce qu’il voulait, il l’a fait. Et ce qui existe, existe parce qu’il l’a voulu comme il l’a voulu.

Ensuite, entre les êtres humains, il y a encore beaucoup d’autres différences que la différence de couleur de peau : il y a des grands, des petits ; il y en a ceux qui brillent par leur intelligence et ceux qui brillent par leur habileté manuelle ; il y a ceux qui sont d’admirables chanteurs ou musiciens et ceux qui sont d’excellents artistes peintres ou photographes ; il y a ceux qui sont réfléchis et qui ne réalisent un projet que lorsqu’il est murement réfléchi et ceux qui sont entreprenants et qui osent se lancer dans des aventures … Bref, je ne vais pas faire l’énumération de toutes les différences qui existent entre nous, d’ailleurs je pense qu’il est impossible de faire une énumération exhaustive de ces différences, elles sont infinies, comme Dieu, qui est à l’origine de ces différences.

1.2 Pourquoi Dieu a-t-il voulu ces différences ?

         Parois, il nous arrive de nous demander si Dieu n’aurait pas mieux fait de nous créer tous identiques parce que les différences ne sont pas toujours faciles à vivre.

Prenons la différence la plus essentielle, la différence homme/femme, elle n’est pas toujours facile à vivre. Il n’est pas toujours facile pour un homme de comprendre une femme et, de la même manière, pour une femme de comprendre un homme ! Je ne sais pas si vous connaissez l’excellent livre de John Gray : les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus. Ce livre essaie de montrer pourquoi, il est parfois difficile de se comprendre entre hommes et femmes, avec humour, l’auteur répond : ce n’est pas étonnant, nous venons de deux planètes différentes. Il faut donc que nous apprenions à comprendre comment ça se passe sur chacune de ces planètes. Par exemple les hommes aiment parler de leurs compétences, de ce qu’ils réussissent bien et ils aiment qu’on les félicite sur ce sujet. Les femmes, elles, elles aiment parler de leurs sentiments, de ce qu’elles ressentent et c’est pour cela qu’elles sont capables de parler entre elles pendant des heures parce que ce que l’on ressent, on peut en parler des heures ! Les hommes, eux, ils vont à l’essentiel. Quand ils téléphonent à un ami pour lui demander un conseil pour savoir comment régler un problème informatique, ils lui disent bonjour, ils exposent leur problème et quand ils ont eu la réponse, ils disent merci et raccrochent. Une femme quand elle téléphone à une de ses amies, bien sûr, elle lui dit bonjour, mais après elle va lui demander comment elle est habillée aujourd’hui, si elle a des projets pour la journée, comment s’est passée la soirée d’hier avec ses amis ou son fiancé et ça dure un certain temps avant qu’elle ne raccroche … et quand elle a raccroché, elle se dit : mais je ne lui ai même pas demandé ce pourquoi je lui avais téléphoné ! Mais ça n’a pas d’importance car ce qui comptait le plus c’était de passer un bon moment à échanger avec son amie. Un homme n’arrive pas à comprendre cela et, dans le mariage, ça peut provoquer des tensions. Le mari va dire : alors, tu viens de passer ½ heure au téléphone avec ton amie et quand tu raccroches, tu te rends compte que tu ne lui as même pas demandé ce que tu voulais lui demander, mais ce n’est pas possible ! Moi, j’ai été obligé de m’occuper des enfants et de surveiller que ce que tu avais mis à cuire ne brûle pas, tu aurais mieux fait de me demander de lui téléphoner, avec moi, ça aurait duré 2 minutes et on aurait eu le renseignement dont nous avions besoin !

C’est vrai les différences ne sont pas toujours faciles à vivre. Mais que le monde serait triste si nous étions tous semblables. Ce qui fait la beauté d’un tableau qu’un peintre vient de réaliser, c’est la différence des couleurs qu’il a su marier harmonieusement. Imaginez un peintre qui va réaliser un tableau en n’utilisant que la peinture blanche ou que la peinture noire … ce tableau tout blanc ou tout noir, personne ne voudra l’acheter. Ou encore dans un orchestre, ce qui fait que la musique sera très belle, c’est qu’il y a une grande diversité d’instruments.

Oui, on peut le dire, la différence, c’est ce qui fait la beauté du monde, la beauté du genre humain. Et on comprend que Dieu ait voulu cette différence parce qu’il voulait un monde qui soit beau, même très beau !

Mais je viens d’utiliser un mot qui est essentiel quand on parle de différence, c’est l’harmonie. Les différences sont belles quand elles se marient, quand elles se mélangent de manière harmonieuse. La différence homme/femme est belle quand elle devient source de complémentarité. Et à ce sujet, nous connaissons tous le très beau texte de St Paul dans la 1° épitre aux Corinthiens qui nous parle de cette différence vécue de manière harmonieuse. 1 Co 12,14-27.


Le corps humain se compose non pas d’un seul, mais de plusieurs membres. Le pied aurait beau dire : « Je ne suis pas la main, donc je ne fais pas partie du corps », il fait cependant partie du corps. L’oreille aurait beau dire : « Je ne suis pas l’œil, donc je ne fais pas partie du corps », elle fait cependant partie du corps. Si, dans le corps, il n’y avait que les yeux, comment pourrait-on entendre ? S’il n’y avait que les oreilles, comment pourrait-on sentir les odeurs ? Mais, dans le corps, Dieu a disposé les différents membres comme il l’a voulu. S’il n’y avait en tout qu’un seul membre, comment cela ferait-il un corps ? En fait, il y a plusieurs membres, et un seul corps. L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi » ; la tête ne peut pas dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous ». Bien plus, les parties du corps qui paraissent les plus délicates sont indispensables. Et celles qui passent pour moins honorables, ce sont elles que nous traitons avec plus d’honneur ; celles qui sont moins décentes, nous les traitons plus décemment ; pour celles qui sont décentes, ce n’est pas nécessaire. Mais en organisant le corps, Dieu a accordé plus d’honneur à ce qui en est dépourvu. Il a voulu ainsi qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les différents membres aient tous le souci les uns des autres. Si un seul membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est à l’honneur, tous partagent sa joie. Or, vous êtes corps du Christ et, chacun pour votre part, vous êtes membres de ce corps.

Dans ce paragraphe, je posais la question : Pourquoi Dieu a-t-il voulu ces différences ? Eh bien la réponse est simple : parce que ce sont les différences qui rendent la vie très belle et le monde très beau à condition que ces différences soient vécues de manière harmonieuses.

1.3 Si ce sont les différences qui font la beauté, pourquoi est-ce si difficile ?

1.3.1 La différence interprétée en termes de supériorité/infériorité

         Oui, très bien mais alors, pourquoi est-ce si difficile de vivre avec nos différences ? Eh bien, c’est difficile parce que nous ne réussissons pas toujours à vivre harmonieusement. Et ce qui casse l’harmonie, c’est une sale habitude que nous avons ! Nous interprétons la différence en termes de supériorité et infériorité. Quand nous voyons un homme et une femme, nous nous demandons : qui est le plus grand des deux et vous comprenez bien que je ne veux pas parler de la taille ! Longtemps, l’homme a été considéré comme supérieur à la femme, chez nous, c’est vraiment entrain de changer, même s’il reste encore des progrès à faire.

En effet, par exemple, un homme et une femme qui font exactement le même travail dans un bureau, eh bien, l’homme aura souvent un salaire supérieur à la femme. Toujours chez nous, c’est en train de changer, une loi l’interdit, mais ça n’est encore pas appliqué partout !

Sur l’égalité homme/femme, chez vous, je crois qu’il y a encore beaucoup de travail à faire ! Il n’y a pas de supériorité d’un sexe sur l’autre, il y a de la différence mais la différence ne signifie pas une supériorité de l’un sur l’autre. Regardons encore la différence des races. Quand on voit un blanc et un noir, longtemps on a pensé que le blanc était supérieur et ça a donné l’esclavage, l’organisation de sociétés fondées sur ce principe horrible de la supériorité de la race blanche. Il suffit de penser à ce qui s’est passé en Afrique du Sud avec l’apartheid et ce n’est pas si vieux que ça ! Ou encore à ces horreurs vécues aux Etats-Unis qui ont abouti à la révolte des noirs conduite par le célèbre pasteur Martin Luther King. Interpréter la différence en termes de supériorité et d’infériorité, c’est toujours quelque chose qui va causer d’énormes problèmes.

Il y a une unité qui est plus fondamentale que toutes différences. Nous sommes unis profondément parce que nous sommes des êtres humains et, pour nous les chrétiens, cette unité est encore renforcée par le fait que nous sommes des créatures de Dieu, des enfants bien-aimés de Dieu. Que nous soyons hommes ou femmes, nous appartenons au même genre humain, nous sommes des êtres humains, enfants de Dieu. Que nous soyons blancs ou noirs, nous appartenons au même genre humain, nous sommes des êtres humains, enfants de Dieu. Que nous soyons hutus ou tutsis, nous appartenons au même genre humain, nous sommes des êtres humains, enfants de Dieu. Que nous soyons de tel parti politique ou de tel autre, nous appartenons au même genre humain, nous sommes des êtres humains, enfants de Dieu.

A chaque fois que cette différence a été interprétée en termes de supériorité et d’infériorité, nous avons assisté à des drames. J’ai évoqué le drame de l’esclavage, le drame de l’apartheid ; chez nous, le drame de l’extermination des juifs estimés comme une race inférieure par Hitler, ce tyran fou et sanguinaire. Mais on pourrait encore évoquer aussi le drame de l’exploitation des femmes par tant d’hommes dans le monde qui les considèrent comme leurs servantes quand ce n’est pas leurs esclaves y compris au plan sexuel. Et comment ne pas évoquer les drames de votre pays ou ceux du Rwanda quand la différence hutus/Tutsis a été interprétée en termes de supériorité et d’infériorité. Cette sale habitude, quand nous sommes mis en contact avec la différence, de chercher qui est supérieur à l’autre est comme un cancer qui nous conduit à chaque fois à des drames, à des morts.

Ce cancer, nous en souffrons régulièrement et, Dieu lui-même en souffre quand il nous voit nous comporter ainsi. Lui qui avait créé cette diversité pour que la vie soit plus belle et le monde plus beau, il souffre beaucoup de nous voir détruire son projet avec nos jugements sur la supériorité et l’infériorité. D’autant plus que ces jugements conduisent souvent à la jalousie, à l’envie, au désir de vengeance et au mépris. En effet, ceux qui sont toujours humiliés, rabaissés rêvent de pouvoir se venger. Ceux qui estiment que les autres sont supérieurs à eux alors qu’ils sont tout simplement différents vont se mettre à jalouser, à envier et parfois même à voler ou tuer pour obtenir ce qu’ils croient ne pas avoir. Ceux qui se croient supérieurs vont devenir méprisants à l’égard de ceux qu’ils considèrent comme inférieurs. Bref, vous le voyez, ces jugements conduisent à toute une série de comportements plus graves les uns que les autres et empêchant de vivre nos différences, notre diversité dans l’harmonie.

1.3.2 L’accusation réciproque et mensongère

         Je m’excuse d’être un peu long dans cette analyse mais quand on veut retrouver une bonne santé il faut savoir, avec précision, de quoi on est malade ! Il faut donc que nous comprenions ce qui vient nous empêcher de vivre dans l’unité.

Je viens de parler de ce cancer qu’est le jugement qui nous fait toujours chercher dans la différence qui est supérieur et qui est inférieur. Il y a encore une autre maladie qui nous empêche de vivre dans l’unité, c’est l’accusation réciproque et mensongère.

         La Bible nous en parle dès les origines de l’humanité : après le premier péché, quand Dieu interroge l’homme pour savoir ce qui s’est passé, immédiatement l’homme accuse sa femme et même, il accuse Dieu : c’est la femme que tu m’as donné qui est responsable ! Or, c’est d’abord l’homme qui est responsable, même si, dans le récit, c’est la femme qui écoute la suggestion du Tentateur. En effet, dans le judaïsme, c’est l’homme qui est le gardien de la loi. Donc Adam, quand il a vu Eve discuter avec le serpent à propos du fruit de cet arbre, il aurait dû lui rappeler l’interdit de Dieu, il ne l’a pas fait. D’ailleurs, quand on lit le texte, on ne sait pas bien où est l’homme à ce moment-là … si l’homme était moins souvent dehors, là où il ne doit pas être, s’il était plus souvent aux côtés de sa femme, il y aurait sûrement moins de problèmes !

Et après, quand la femme le retrouve, elle lui donne du fruit à manger. Il aurait pu refuser, il aurait même dû refuser, mais il en mange. Donc il n’a pas à accuser la femme et encore moins à accuser Dieu ! On comprend que l’unité du couple va être mise en difficulté à cause de ces accusations qui, en plus sont mensongères.

         En effet, en accusant Eve, et en la rendant responsable du péché, Adam prononce une accusation mensongère, c’est ce que je viens de vous montrer, le responsable, c’est d’abord lui. Vous savez que ces accusations mensongères, ces calomnies, aujourd’hui, elles prennent des proportions inquiétantes. Et vous savez comment on appelle ces accusations mensongères qui circulent sur les réseaux sociaux : ce sont les « fake-news. » Que de mal les hommes se font avec ces messages. Il suffit que quelqu’un lance une information, sans qu’elle soit vérifiée, pour accuser quelqu’un d’avoir fait ou dit ceci ou cela pour que ce message soit relayé des centaines de fois et parfois même des milliers ou des millions de fois ! Aux Etats-Unis, pour la campagne électorale qui a vu l’élection de Trump, des spécialistes ont étudié les messages lancés, ils ont vu qu’il y avait eu 7,5 millions de messages qui sont des fake-news ! Evidemment, tout cela a des conséquences dramatiques, on le voit bien aujourd’hui pour le peuple américain. Ce président a été élu sur la base de ces fake-news, et le pays est aujourd’hui profondément divisé avec, à sa tête, un dirigeant dont les discours et les actes sont inquiétants pour l’avenir du monde.

         Bien sûr, il y a des accusations qui ne sont pas mensongères et qui peuvent être extrêmement salutaires. Quand je dénonce une situation qui n’est pas juste et que j’ai toutes les preuves pour dire que ce n’est pas juste et que de nombreuses personnes sont victimes de cette situation, cette accusation est nécessaire.

1.3.3 D’où viennent ces maladies ?

         Cancer du jugement, cancer de l’accusation et des fake-news et si j’avais plus de temps, il faudrait entrer encore un peu plus dans les détails, mais nous allons nous arrêter là en nous demandant : d’où viennent ces maladies ?

         Pour nous, chrétiens, c’est clair, celui qui est derrière tout cela, c’est le démon. D’ailleurs les noms qui lui sont donnés manifestent bien que toutes ces maladies, c’est lui qui en est à l’origine.

  • Dans les Ecritures, on l’appelle le diviseur, c’est le sens du mot diable qui vient du grec diabolos. En grec, diabolos, c’est le contraire de symbolos, le symbole, c’est ce qui unit, le diable c’est donc celui qui sépare, qui divise. Ce qu’il a le plus en horreur, c’est l’unité. C’est lui qui vient semer la zizanie là où il y a de l’unité. Cf. parabole du bon grain et de l’ivraie en Mt 13. En grec, ivraie se dit « zizanon » et la parabole dit clairement que l’ivraie, la zizanie n’a pas poussé toute seule, c’est le démon qui l’a semée dans le champ, la nuit. C’est-à-dire qu’il profite de nos moments de relâchement pour nous tromper. En effet, la nuit, on dort, on n’est plus vigilant eh bien, il en profite ! Il profitera de tous nos moments de relâchement pour nous faire perdre l’unité qui est le don de Dieu puisque Dieu a créé la diversité harmonieuse.
  • On l’appelle aussi l’Accusateur, on trouve cela dans le livre de l’Apocalypse. Donc là où il y a de l’accusation, il risque d’y avoir l’esprit du mal par derrière, surtout si ces accusations sont mensongères puisqu’il est aussi, selon les mots que Jésus utilise pour le désigner le père du mensonge Jn 8,44.
  • De tout cela, il ne faut pas s’en étonner puisque l’un des noms avec lequel on le désigne de manière habituelle, c’est Satan ce qui signifie : l’ennemi, l’adversaire. Il va d’abord être l’ennemi, l’adversaire de Dieu en cherchant à faire échouer le projet de Dieu. Dieu a voulu une diversité harmonieuse, Satan va tout faire pour que la diversité ne soit plus harmonieuse mais source de tensions, de divisions, de haines, de jugements, d’accusations.

Alors, maintenant, nous avons à choisir : qui voulons-nous servir ? Le Seigneur ou le diable ? En entendant cette question ainsi formulée, nous avons tous envie de répondre : c’est le Seigneur que nous voulons servir ! Oui, très bien, mais montre-le concrètement en travaillant concrètement pour l’unité. Parce que, à chaque fois que tu favorises la division, tu te mets au service du diable ! A chaque fois que tu prononces des jugements en estimant que telle personne, telle catégorie de personnes est supérieure à telle autre, tu te mets au service du diable ! A chaque fois que tu prononces des accusations mensongères et que tu répercutes tes fake-news, tu te mets au service du diable !

    Je termine cette partie en vous racontant cette histoire qui nous aidera à voir ce qu’on peut faire concrètement pour ne pas nous mettre au service du diable. Vous connaissez tous le grand philosophe grec Socrate, eh bien, voilà ce qu’on raconte à propos de Socrate.

Quelqu’un vint un jour le trouver et lui dit : Sais-tu ce que je viens d’apprendre sur ton ami ? » « Un instant, répondit Socrate. Avant que tu me racontes tout cela, j’aimerais te faire passer un test rapide. Ce que tu as à me dire, l’as-tu fait passer par les trois tamis ? Mais oui, reprit Socrate, avant de raconter toutes sortes de choses sur les autres, il est bon de prendre le temps de filtrer ce que l’on aimerait dire. C’est ce que j’appelle le test des trois tamis. Le premier tamis est celui de la VÉRITÉ. As-tu vérifié si, ce que tu veux me raconter, est VRAI ? Non, pas vraiment, je n’ai pas vu la chose moi-même, je l’ai seulement entendu dire. Très bien ! Tu ne sais donc pas si c’est la vérité. Voyons maintenant, essayons de filtrer autrement, en utilisant un deuxième tamis, celui de la BONTÉ. Ce que tu veux m’apprendre sur mon ami, est-ce quelque chose de BIEN ? Ah non, au contraire ! J’ai entendu dire que ton ami avait très mal agi. Donc, continue Socrate, tu veux me raconter de mauvaises choses sur lui et tu n’es pas sûr qu’elles soient vraies. Ce n’est pas très prometteur ! Mais tu peux encore réussir le test, car il reste un 3° tamis : celui de l’UTILITÉ. Est-il UTILE que tu m’apprennes ce que mon ami aurait fait ? Utile ? Non, pas vraiment, je ne crois pas que ce soit utile ! Alors, conclut Socrate, si ce que tu as à me raconter n’est ni VRAI, ni BIEN, ni UTILE, pourquoi vouloir me le dire ? Je ne veux rien savoir. De ton côté, tu ferais mieux d’oublier tout cela ! A nous d’en faire notre règle de vie !

Nous allons donc passer à la 2° partie pour essayer de mieux comprendre comment nous pouvons vivre dans l’unité, cette partie sera moins longue. Vous pourriez me dire qu’il aurait été préférable de plus développer cette partie car l’unité nous intéresse plus que la division ! C’est sûr, l’unité nous intéresse plus que la division, mais justement, la première manière de nous mettre au service de l’unité, c’est de ne pas devenir des diviseurs et c’est pour cela que j’ai développé assez longuement cette partie.

2. Le modèle de l’unité et le moyen pour y parvenir

         Nous allons entrer dans une partie plus positive, mais j’espère que vous avez vu la nécessité de la 1° partie !

2.1 L’unité, c’est le grand désir de Jésus

         Quand quelqu’un va mourir et qu’il vous invite à venir le voir quelques jours ou quelques heures avant sa mort et qu’il vous dit : voilà, je vais mourir, mais avant de mourir, je voudrais bien te dire ce qui me tient le plus particulièrement à cœur, évidemment on l’écoute et on retient ce qu’il va nous dire. C’est exactement ce que Jésus a fait ! Vous savez qu’avant de mourir, il a réuni ses apôtres pour vivre avec eux un dernier repas qui se trouvait être le repas de la Pâque et qui deviendra l’institution de l’Eucharistie. St Jean a une manière très particulière de raconter cela par rapport aux 3 autres évangélistes. D’abord, il a choisi de raconter le lavement des pieds et non pas le récit de l’institution de l’Eucharistie et surtout, il fait suivre cet acte de Jésus d’un long discours et d’une longue prière (chapitres 13,14,15,16 et 17 !) que Jésus va prononcer. Ce discours et cette prière, ce sont donc les dernières paroles de Jésus, on peut dire ses dernières volontés. Comme je le disais, les dernières paroles de quelqu’un qu’on aime, on les retient, c’est pour cela que St Jean a pu les rapporter dans son évangile, il n’a rien oublié de ce que Jésus a dit !

         Eh bien, au cœur de cette longue prière de Jésus, il y a cette demande qu’il fait à son Père : Père que tous soient un ! Jn 17, 21. L’unité, c’est bien le désir le plus profond de Jésus puisque c’est l’une des dernières demandes qu’il formule à son Père pour les hommes. Mais, il faut aller encore plus loin. Non seulement, l’unité est son désir le plus profond, mais en plus, il va donner sa vie pour réaliser l’unité du genre humain. Il est mort, selon l’étonnante prophétie de Caïphe, pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés. Jn 11, 52.

         Nous ne pouvons que prendre au sérieux ce désir de Jésus, que nous vivions dans l’unité. Surtout quand nous réalisons qu’il a accepté de donner sa vie pour que ce désir puisse devenir réalité. Si nous voulons nous comporter comme les amis de Jésus, il faut que nous devenions artisans d’unité que nous refusions de participer à tout ce qui divise : les jalousies, les calomnies, les mensonges, les jugements.

2.2 Le modèle de l’unité, c’est la Trinité

         Maintenant, on pourrait se demander : mais c’est quoi vivre dans l’unité ? Est-ce que nous aurions un modèle qui pourrait nous inspirer pour vivre dans l’unité. Oui nous l’avons ce modèle et il se trouve dans la citation que j’ai déjà faite de la prière de Jésus en Jn 17,21 parce que je n’ai lu qu’une partie de la demande que Jésus adresse à son Père en faveur des hommes. Si on va un peu plus loin, Jésus dit :  Père que tous soient un, comme Toi, Père, tu es en moi et, moi, en toi ! Ainsi donc, nous comprenons que le modèle de l’unité, c’est la Trinité.

         Le problème, c’est que pour nous, ce mystère de la Trinité semble aussi compliqué qu’une équation mathématique ! Comment est-ce possible que 3=1 ? Mais la Trinité, ce n’est pas une équation mathématique ! Saint Augustin, un très grand saint qui vivait au 4°5° siècle en a donné une belle définition très simple. Il dit : le Père, c’est celui qui aime, c’est la source de l’amour ; le Fils, c’est celui qui est aimé et qui rend tout l’amour qu’il reçoit et l’Esprit-Saint c’est justement l’amour qui unit le Père et le Fils. Et si vous voulez une définition encore plus synthétique, la voici : le père c’est l’aimant (mais pas l’aimant qui attire le fer !) le Fils, c’est l’aimé et le St Esprit, c’est l’amour.

         Parce que ces 3 personnes s’aiment d’un amour absolu, entre elles, il n’y a aucune jalousie, aucun désir de s’approprier quoique ce soit. Elles s’aiment d’un amour parfait qui respecte totalement l’autre. Du coup, la communion des 3 personnes de la Trinité devient le modèle de l’unité. Dans les définitions théologiques, on dit que dans la Trinité, il y a union sans confusion et distinction sans séparation. Et cette définition apparemment très abstraite nous dit deux choses extrêmement concrètes, elle nous permet d’éviter deux pièges.

  • Le premier piège est évité grâce à la première partie de la définition : union sans confusion. Le mot confusion vient de fusion, entre les 3 personnes de la Trinité, il n’y a pas de fusion. Vous savez, parfois, on parle d’amour fusionnel entre deux personnes. Ce n’est pas un amour très bon parce que cet amour ne permet à aucune des deux personnes d’exister vraiment. Il y a eu fusion. Et le pire, c’est quand il y en a une des deux qui a absorbé l’autre. On le voit dans certains couples, il y en a un des deux qui n’existe plus, il a été comme mangé par l’autre ou, si vous avez fait des études de biologie, on pourrait dire qu’il y en a un qui a phagocyté l’autre. Alors, évidemment, vu de loin, on pourrait penser que l’unité règne entre eux puisqu’il n’y a pas de conflit. Mais s’il n’y a pas de conflit, ce n’est pas le résultat d’une unité d’amour, c’est parce qu’il y en a un qui n’existe plus vraiment qui s’écrase toujours devant l’autre. Dans la Trinité, il y a une vraie unité parce que chacune des 3 personnes existe vraiment et aucune des personnes ne cherche à absorber une autre. Union sans confusion. Souvent les hommes vont chercher à faire une union dans la confusion. On va éliminer tous ceux qui ne pensent pas comme le chef. Alors, évidemment, quand on a éliminé tous ceux qui ne pensaient pas comme le chef, l’unité semble atteinte puisqu’il n’y a plus de conflits, de voix discordantes. Mais c’est une unité de façade obtenue dans la violence. La véritable unité s’obtient quand on permet à chacun d’exister et qu’on cherche à ce que chacun puisse s’épanouir selon sa personnalité, ses qualités. Union sans confusion, voilà ce que nous apprend la Trinité.
  • Le deuxième piège, nous pouvons l’éviter grâce à la 2° partie de la définition que je vous ai donnée. La 1° partie, c’était union sans confusion et la 2° partie, c’est distinction sans séparation. C’est le risque opposé à celui que je viens d’évoquer. On va permettre à chacun d’exister mais pour que personne ne gêne personne, chacun vit dans sa bulle. Là encore, de loin, on se dit : c’est bien, il n’y a pas de conflits. Mais quand on regarde de près, on se rend compte que personne ne s’occupe des autres, chacun vit dans sa bulle et se désintéresse des autres pour mieux pouvoir mener sa petite vie comme il en a décidé. Ce n’est pas ainsi que ça se passe dans la Trinité : distinction sans séparation.

Oui, on peut vraiment le dire la Trinité est vraiment un modèle parfait d’unité dans lequel chacun existe dans sa particularité tout en étant, en permanence, tourné vers les autres. Jésus a donc bien raison de dire : Père que tous soient un, comme Toi, Père, tu es en moi et, moi, en toi ! La Trinité est un modèle indépassable.

2.3 Le moyen pour parvenir à vivre cette unité

         Avoir un beau modèle, c’est très bien, mais ça ne suffit pas ! Comment peut-on arriver à vivre en s’inspirant de ce modèle ? Eh bien la réponse est encore donnée par Jésus dans sa prière car je ne vous ai encore pas lu le verset en entier ! Il dit :  Père que tous soient un, comme Toi, Père, tu es en moi et, moi, en toi, qu’eux aussi soient en nous !

         Ainsi donc, le secret pour parvenir à l’unité, c’est d’être en Dieu. Ce ne sont pas des belles paroles spirituelles. Je veux expliquer cela de deux manières :

  • Etre en Dieu, voilà ce que Jésus propose pour parvenir à l’unité. Et il a raison parce que lorsqu’on est vraiment en Dieu, c’est la fin des problèmes. Nous croyons que Dieu est Père, alors, si je suis en Dieu, je regarde tous les autres comme mes frères, il n’y a plus de supériorité, de concurrence, l’autre, tous les autres sont mes frères. C’est le merveilleux témoignage qu’ont donné chez vous les jeunes séminaristes, martyrs de Buta qu’on appelle précisément les martyrs de la fraternité ou martyrs de l’unité. Je pense que vous connaissez tous l’histoire. En 1997, des rebelles pénètrent dans le dortoir du petit séminaire et demandent aux élèves de se séparer, d’un côté les hutus, de l’autre les tutsis. Ils ont refusé de se séparer car ils savaient bien que la moitié seraient tués, ils ont répondu qu’il n’y avait ni hutus ni tutsis dans ce dortoir mais uniquement des frères. On leur a tiré dessus, 40 sont morts et quelques uns vont réchapper miraculeusement. Voilà, quand on est en Dieu, il n’y a que des frères. Et pour sauver un frère, on est prêt à donner sa vie, c’est ce qu’ils ont fait.
  • L’autre développement que j’aimerais faire va m’obliger à faire avec vous un peu de grec !  Jésus dit juste avant qu’ils soient un comme nous sommes un. En grec, il y a deux mots pour dire « comme » os et kathos. Peu importe si vous ne retenez pas ! Mais c’est vrai que, en français, le mot « comme » peut avoir deux sens différents. Par exemple, je peux dire : je voudrais arriver à jouer au foot comme Mbapé ! Tous ceux qui se fixent cet objectif qui sera bien difficile à atteindre veulent imiter Mbapé. Le mot « comme » désigne donc un rapport d’imitation. Mais si je dis : j’ai les yeux bleus comme ma maman. Le mot comme indique, dans ce cas, un rapport de causalité. Je n’ai rien fait de particulier pour avoir les yeux bleus, ça m’a été donné par ma mère. Si j’avais eu les yeux marrons, j’aurais pu chercher à imiter ma mère, ça n’aurait rien changé, mes yeux seraient resté marrons. Eh bien quand Jésus dit : qu’ils soient un comme nous, il ne parle pas d’un rapport d’imitation mais de causalité. C’est-à-dire que Jésus ne nous demande pas d’imiter le rapport qu’il entretient avec son Père, c’est pas possible, c’est trop fort pour nous. Mais il dit comme nous, c’est-à-dire : s’ils sont vraiment unis à nous, ils deviendront comme nous. Comme moi, j’ai eu les yeux bleus comme ma mère à qui j’étais très uni puisque dans son ventre ! Donc le secret de l’unité, ce n’est pas de chercher à imiter la relation qu’entretient Jésus à son Père, le secret c’est de leur être uni. Plus je leur serai uni et plus je leur ressemblerai, ce qui revient à la même chose, mais dit autrement que ce que je disais précédemment : plus je serai en Dieu et plus je serai artisan d’unité.

Voilà donc le secret de l’unité, c’est d’être en Dieu, c’est d’être un vrai chrétien. Pas seulement un chrétien qui va à la messe le dimanche et qui dit une petite prière de temps en temps, non, ça ne suffit pas.

Parce que, ceux qui se sont massacrés mutuellement chez vous au cours des différentes poussées de violence étaient tous des chrétiens, tous ou presque. Il en a été de même au Rwanda. Mais hélas, ils étaient trop des chrétiens en surface, s’ils avaient été vraiment chrétiens, s’ils avaient été en Dieu, ils auraient regardé les autres d’abord comme des frères, ils auraient fait comme les martyrs de Buta.

Conclusion : la balle est dans votre camp !

         Dans mon enseignement, je vous ai dit des choses assez générales parce que, comme muzungu, je ne pouvais pas entrer dans les détails que je ne connais pas bien et je pouvais encore moins vous donner des conseils extrêmement concrets. Mais c’est à vous maintenant, avec la lumière du St Esprit et l’aide de vos aumôniers de voir comment vous pouvez devenir concrètement des artisans d’unité. Ce qui est sûr c’est que ça passera nécessairement par un refus clair de renoncer à tout ce qui fait naître ou entretient de la division. Demandez l’intercession des jeunes martyrs de Buta pour qu’ils vous donnent, à leur suite, de devenir des jeunes passionnés de faire grandir la fraternité sans laquelle il ne peut y avoir d’unité. Mais il ne peut y avoir de fraternité universelle sans la reconnaissance d’une paternité universelle, celle de Dieu, d’où la nécessité d’évangéliser. Ceux qui s’éloignent de Dieu ou qui ne parlent de Dieu que du bout des lèvres, sans vraiment vivre de lui et vivre pour lui, risquent bien d’être moins désireux de faire grandir la fraternité.