Pour fêter tes 25 ans de sacerdoce, père Pierre-Joseph, mon cher frère, il était difficile de rêver d’un meilleur texte d’Evangile ! Ce texte, nous ne l’avons pas choisi, c’est celui que la liturgie de ce jour nous propose et en le méditant, je me suis dit que c’était vraiment celui qui convenait. Pourtant, vous avouerez qu’il faudrait un service des vocations téméraire pour oser faire une affiche, avec, comme slogan, la parole de l’Evangile entendu : Si quelqu’un veut devenir prêtre, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive !C’est sûr que, si ce service des vocations s’entourait de conseillers en communication, ils lui diraient que le slogan n’est pas très vendeur ! En effet, promettre un chemin de croix à tous ceux qui diront oui, car c’est bien de cela qu’il s’agit, ça risque bien de n’attirer pas grand monde !
Pourtant, j’ai l’impression que cette phrase de Jésus, complétée par la suivante, celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera, est un bon résumé de tes 25 ans de sacerdoce, précédés de quelques années de consécration dans une communauté nouvelle. Plus largement, on peut dire que cette phrase est un bon résumé de la vie de ceux qui ont dit « oui », un « oui » jamais repris, un « oui » vécu dans la cohérence de ce qu’il exige. Mais alors, une question surgit : faut-il être maso pour dire « oui » au Seigneur ? Faut-il aimer la souffrance, les renoncements et plein d’autres réjouissances semblables ?
En fait tous ces aspects, si peu attirants, à 1° vue, ne sont que l’envers du décor. Ils sont bien réels, mais ils sont l’envers du décor. Un beau travail de broderie, si vous en regardez seulement l’envers, ce n’est pas attirant du tout, ça ne laisse pas imaginer la beauté de l’endroit. Ce texte, ce qu’il veut nous dire, c’est que dans une vie donnée, il ne peut pas y avoir de vrais « oui » qui ne soient accompagnés de vrais « non ». Et, finalement, cela est vrai de toute vie donnée, pas seulement pour les prêtres et les consacrés, dans le mariage, il en va de même. Et c’est sans doute parce qu’il n’y a pas assez de vrais « non » qui sont prononcés courageusement, avec la grâce de Dieu, bien sûr, que les « oui » d’aujourd’hui deviennent si fragiles.
Il faut oser le dire, prononcer un « non » ferme et répété aussi souvent que nécessaire, à tout ce qui ne nous construit pas, ce n’est pas simple tous les jours, mais c’est la seule solution pour ne pas tomber dans la « moyenneté » qui conduit souvent à la médiocrité ! Pourtant je le redis, n’en restons pas à l’envers de la broderie ! Ces « non » prononcés quotidiennement constituent comme le fil de trame qui fera mieux ressortir la beauté de la broderie tissée de tous les « oui » lumineux. Car si nous disons « non », c’est pour mieux dire « oui ». L’objectif de toute vie donnée, c’est un « oui » à l’amour et ce « oui » il est tellement beau, il produit de si beaux fruits que, lorsqu’il nous est donné de les voir, les souffrances que nous ont coutées certains « non » sont vite oubliées.
C’est d’ailleurs peut-être ce que voulait dire Jésus par ces paroles énigmatiques : parmi ceux qui sont ici, certains ne connaîtront pas la mort avant d’avoir vu le Fils de l’homme venir dans son Règne. En relisant nos vies données, nous ne manquerons pas de repérer le fil sombre et douloureux des « non », mais nous serons émerveillés d’avoir été témoins de la puissance de la grâce qui a transformé telle et telle personne en acceptant de passer par nous. Nous avons vu et nous ne cessons de voir de nos yeux le Règne du Seigneur qui gagne des cœurs. Ce sont ces moments de grâce qui nous encouragent à la fidélité et nous relancent quand nous peinons.
Je voudrais terminer en citant ce magnifique témoignage d’un prêtre, devenu évêque depuis, dans le diocèse voisin de Dignes, Mgr Emmanuel Gobillard. Il raconte comment, quand il était en mission à Madagascar, il a connu une phase très difficile. Il était parti là-bas, pour un temps de mission, parce qu’il avait besoin de trouver un second souffle. Mais, à cause des conditions très difficiles d’exercice de son ministère dans ce temps de mission, il bataillait vraiment, il avait donc du mal à trouver du sens à sa vie donnée. Et voilà qu’il va visiter Mario, un malade en train de mourir du SIDA. Je vous lis le témoignage de Mgr Gobillard : Un jour, me regardant bien dans les yeux, Mario m’a dit : « je crois avoir compris le célibat des prêtres ! » Du tac au tac, je lui ai répondu : « Eh bien explique-moi parce que moi, je n’ai pas tout compris ! »
Il a réfléchi et paisiblement il m’a dit : « quand tu es là, je me repose dans ton cœur ! » Je n’avais toujours pas compris, alors je lui ai demandé des explications. Il a ajouté : « Quand les dames de la croix rouge viennent, ce n’est pas pareil ! Elles sont mariées, elles ont des enfants et des petits-enfants, et je suis content qu’elles prennent de leur temps pour venir me voir. Je les trouve généreuses. Quand toi, tu viens, je trouve cela normal ! Il n’y a personne dans ton cœur que tu dois aimer plus que moi lorsque tu es à côté de moi. Ton cœur est libre d’être pour moi tout seul, et c’est cela qui me repose. Quand tu viens, j’ai l’impression d’être vraiment important, je sais que, au moment où tu es dans cette chambre d’hôpital, il n’y a personne qui, pour toi, soit plus important que moi. Si tu étais marié, alors je saurais qu’il y a dans ton cœur quelqu’un de plus important que moi et ce serait normal. Pareil si tu avais des enfants. Toi, non seulement il n’y a personne dans ton cœur qui sois plus important que moi, mais en plus tu as choisi cette vie. C’est une situation que tu as voulue. Cela me rend heureux. » Il avait raison, le célibat que vit le prêtre diocésain, c’est le célibat même du Christ. Et Mgr Gobillard conclut en disant : tout cela nous dépasse et, bien sûr nous ne sommes jamais à la hauteur de l’exigence que ce célibat implique.
Magnifique témoignage sur la fécondité du oui, fécondité qui ne pourra se déployer que s’il y a des « non » quotidiens. Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la trouvera. Merci Seigneur pour ton appel et ta confiance, nous comptons tous sur l’intercession de Notre Dame de Laghet pour rester fidèles.
