Quand j’étais enfant, deux émissions de télévision me plaisaient particulièrement. Au début, comme beaucoup de familles pas très riches, nous n’avions pas de poste à la maison, alors nous allions chez des voisins pour les regarder : c’était la Piste aux étoiles et la Vie des animaux. Je ne devais pas être le seul enfant à placer ces deux émissions au sommet du Hit-Parade ! Aujourd’hui, je ne vous parlerai pas de la Piste aux étoiles, mais de la Vie des animaux! Ce qui me fascinait déjà, c’était de découvrir que les comportements animaliers étaient souvent plus ajustés que les nôtres. Or, figurez-vous que c’est la méditation des textes de ce dimanche qui a ravivé ce souvenir : en les lisant, l’image d’un animal s’est aussitôt imposée à moi. Hélas, je ne connaissais pas son nom ! Mais internet rend les choses tellement faciles que je l’ai vite trouvé : il s’agit du suricate, ce petit animal qui vit dans les terres arides du désert du Kalahari.
Le suricate ne vit jamais en solitaire, mais dans des troupeaux familiaux regroupés dans une même colonie. Ils forment un village de suricates, si vous voulez, mais un village souterrain, puisqu’ils habitent dans des terriers aux multiples galeries. Seulement, pour trouver de quoi se nourrir, ils sont bien obligés d’en sortir, et c’est là que cette espèce révèle une caractéristique passionnante : l’un d’entre eux sera préposé à la surveillance. Pendant que les autres grattent le sol pour trouver vers et insectes, celui-là reste en éveil, tournant la tête en tous sens, sans relâche, pour surveiller les alentours. Dès qu’il aperçoit un prédateur possible, il alerte aussitôt ses congénères qui se mettent à l’abri si le danger est trop gros, ou l’affrontent ensemble si c’est un simple serpent, par exemple. Seul, un suricate n’aurait aucune chance face à un cobra ; ensemble, ils parviennent à le mettre en fuite.
« Fils d’homme, je fais de toi un guetteur pour la maison d’Israël. » S’il y avait eu des suricates au pays des Hébreux, peut-être Ézéchiel aurait-il filé la même comparaison que moi ! Car le prophète, c’est justement celui qui est préposé à veiller, à guetter, pour que le peuple puisse vivre en paix. Tel le suricate, il doit rester perpétuellement en éveil, pour alerter les siens dès que le danger rôde. Mais pour remplir sa mission de veilleur, le prophète a un partenaire que le suricate n’a pas : le Seigneur lui-même ! « Lorsque tu entendras une parole de ma bouche, tu les avertiras de ma part. » Oui, mais tout n’est pas si simple pour autant, car certains prophètes pourraient être tentés, par crainte des représailles, de taire la Parole du Seigneur. Apparemment, il n’existe pas de suricate peureux, prêt à sauver sa peau devant le danger en abandonnant son troupeau. Des hommes peureux, en revanche, hélas, ça existe. C’est à eux que le Seigneur adresse cet avertissement : tu ne seras pas jugé sur la conversion des autres, sur le fait qu’ils t’aient écouté ou non, mais sur le fait d’avoir dit, ou de ne pas avoir dit, ma Parole !
Pour revenir aux suricates, je ne sais pas si c’est toujours le même qui est préposé à la mission de guetteur — auquel cas, les autres devraient bien lui apporter une part de la nourriture trouvée, en échange de ses bons et loyaux services ! J’ai encore quelques lacunes à combler en matière de suricates… En revanche, je sais que, dans l’histoire du peuple hébreu, cette mission de guetteur était confiée à des personnes bien identifiées : les prophètes. Jésus, lui, a trouvé insuffisant de ne compter que sur quelques-uns, toujours les mêmes, pour veiller sur leurs frères. Alors il va étendre cette mission à tous ses disciples. Et, comme d’habitude, quand on parle de disciples, on parle de ceux d’hier — les Douze, les soixante-dix — mais aussi de ceux d’aujourd’hui, c’est-à-dire : vous et moi !
Dans l’Évangile, c’est très clair : Jésus établit chaque disciple comme « gardien » de son frère. Rappelons-nous : dans le Premier Testament, par jalousie, Caïn avait tué son frère Abel, et quand Dieu lui demande : Où est Abel ? Caïn répond : Suis-je le gardien de mon frère ? Cette réponse ne plaît pas du tout à Dieu — car oui, chacun est le gardien de son frère. Il y en a un qui l’aura parfaitement compris, c’est saint François d’Assise, qui instituera, non pas des supérieurs de communauté, mais des gardiens. Chez les Franciscains ou les Capucins, le responsable doit veiller sur ses frères, pour apprendre à chacun à prendre soin de l’autre, car le frère est, pour lui, le visage le plus immédiat du Christ.
Oui, François d’Assise avait parfaitement intégré la leçon que Dieu avait donnée à Caïn, et que Jésus développe dans cet Évangile : chacun reçoit la mission de devenir gardien de son frère, et il devra en rendre compte. Nous ne sommes pas responsables du mal que les autres commettent, mais nous le devenons si, le voyant, nous ne disons rien. Et nos propres compromissions avec le mal ne doivent pas nous dédouaner de cette mission, en nous cachant derrière un « qui suis-je pour reprendre mon frère, moi qui ne suis pas meilleur que lui ? » Oui, c’est vrai, tu n’es pas meilleur que ton frère, c’est justement pour cela que tu interviendras avec humilité et charité. Mais quand ton frère se comporte mal, si tu le considères vraiment comme ton frère, tu dois, par amour, intervenir. Te taire serait un déni de fraternité ; ce serait le signe que tu te fiches de lui ! Soyons, au moins, aussi altruistes que les suricates !
Bien évidemment, tout cela, nous aurons à le vivre dans un amour parfaitement désintéressé. Nous n’agissons ni par devoir, ni par crainte d’une punition du Seigneur, ni par besoin de nous immiscer dans la vie de nos frères ! Si nous nous comportons comme les gardiens de nos frères, c’est par pur amour, tout simplement parce que l’autre est un frère. Là encore, le règne animal peut nous instruire. En cherchant d’autres animaux guetteurs, j’ai découvert l’existence de drôles de paroissiens : les drongos, ces oiseaux qui vivent en Afrique australe. Eux, ils semblent absolument parfaits puisqu’ils montent la garde non seulement pour les autres drongos, mais aussi pour toutes les espèces présentes aux alentours. Quel altruisme ! Oui, sauf que, régulièrement, le drongo lance un signal de danger imminent, qui fait s’envoler tous les oiseaux … sauf lui, qui sait très bien qu’il n’y a aucun danger ! Et pendant que les autres fuient, paniqués, celui qui a lancé la fausse alerte profite de l’occasion pour aller voler la nourriture des autres dans leurs nids ! Ils ne vivent donc pas dans l’altruisme mais ils se servent des autres, en donnant belle apparence, pour leurs propres intérêts.
Par l’intercession de Notre-Dame de Laghet, demandons la grâce de devenir, comme les suricates, gardiens de nos frères et remplis d’amour pour eux et qu’elle nous préserve de devenir des drongos !
