15 décembre : un petit reste qui dise généreusement « oui »

15 décembre 2020 0 Par Père Roger Hébert

Les 1° lectures nous font voyager dans le temps, hier, avec le livre des Nombres, nous étions en 1200 avant J.C. et aujourd’hui avec Sophonie, nous sommes dans les années 600. Il n’est pas toujours facile de dater les livres bibliques, mais pour Sophonie, c’est assez simple puisqu’il nous dit que la Parole du Seigneur lui fut adressée au temps du Roi Josias. Et ce Roi Josias, il régna entre 640 et 610 environ. Le Roi Josias, il est connu pour avoir mis en place une grande réforme, mais pas d’abord une réforme politique, mais une réforme religieuse pour faire cesser les grands désordres dont le pays souffrait et particulièrement la capitale Jérusalem. Le prophète Jérémie s’engagera avec enthousiasme dans le soutien de cette réforme, ce qui lui vaudra bien des problèmes parce que, naturellement, les gens ne sont pas immédiatement accordés aux réformes, ils préfèrent qu’on fasse comme on a toujours fait ! Le texte de Sophonie, que nous avons entendu fait allusion à ces désordres auxquels la réforme du roi Josias veut mettre fin : « Malheur à la rebelle, l’impure, Jérusalem, la ville tyrannique ! Elle n’a pas écouté l’appel, elle n’a pas accepté la leçon, elle n’a pas fait confiance au Seigneur. » Cela signifie donc que la réforme de Josias n’a pas commencé ou qu’on en est tellement au début que les premiers fruits ne sont pas encore là. Ce qui, d’après les spécialistes nous situe entre la 12° et la 18° année du règne de Josias, c’est-à-dire à peu près dans les années 625. Voilà pour le contexte historique qui nous permet de comprendre la virulence des paroles adressées par le prophète contre Jérusalem.

Mais vous l’avez entendu, la 2° partie de la lecture était plus optimiste, annonçant des jours meilleurs où Jérusalem retrouvera son attirance puisqu’on viendra à elle d’au-delà des fleuves d’Ethiopie pour apporter son offrande au Temple. Et ceux qui viendront ne seront plus les témoins de scandales comme c’est le cas au moment où Sophonie écrit car de Jérusalem auront été extirpés tous ceux qui la salissaient : « j’extirperai de toi ceux qui se vantent avec insolence, tu cesseras de te pavaner sur ma montagne sainte. » Il va donc y avoir un grand ménage, un grand nettoyage et ceux qui salissaient la réputation de Jérusalem vont en faire les frais, mais c’est à ce prix que Jérusalem retrouvera sa splendeur et sa vocation. 

Mais, entre les deux, il va y avoir une sacrée épreuve ! Entre ce moment qu’est en train de vivre Sophonie dans lequel Jérusalem se montre infidèle et le moment annoncé où elle retrouvera sa vocation de phare pour toutes les nations, il va se passer des événements douloureux que le prophète annonce en ces termes : « Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit ; il prendra pour abri le nom du Seigneur. Ce reste d’Israël ne commettra plus d’injustice ; ils ne diront plus de mensonge ; dans leur bouche, plus de langage trompeur. Mais ils pourront paître et se reposer, nul ne viendra les effrayer. »

Dans ces versets, il y a une expression, une prophétie que le Seigneur donnera souvent à entendre : c’est un petit reste qui va sauver la totalité du peuple : Je laisserai chez toi un peuple pauvre et petit. Le Seigneur annonce la couleur, son peuple ne sera pas sauvé par un déploiement de puissance, c’est la pauvreté d’un petit reste qui sera le ferment d’un renouveau profond qui permettra de retrouver non pas la gloire perdue mais la vocation confiée à Israël de témoigner de la miséricorde invincible du Seigneur. Voilà comment Dieu sauve : avec des moyens pauvres. Evidemment, nous, chrétiens, en relisant ces textes, nous y voyons une annonce de la naissance de Jésus qui ne viendra pas au monde chez les puissants mais chez les petits, les pauvres parce que c’est la manière de faire de Dieu qui veut sauver avec des moyens pauvres. Naissance dans une étable, mort sur une croix, difficile d’imaginer plus pauvres comme moyens choisis pour sauver l’humanité ! C’est comme ça parce que Dieu est comme ça !

Alors, comme je le disais dimanche, cela nous invite à réévaluer, à réajuster nos rêves. Parce que c’est assez rare que nous rêvions de devenir plus pauvres, plus fragiles ! Nous rêvons bien plutôt de puissance et de réussite. Mais peut-être convient-il de nous interroger : pourquoi Dieu agit-il ainsi ? Tout simplement parce qu’il sait que lorsque son peuple est puissant et que tout lui réussit, il oublie très vite son Dieu en ne comptant que sur sa puissance et ses réussites. Toute l’histoire d’Israël le montre, à chaque fois que le peuple s’est retrouvé dans une situation confortable, son déclin était proche. Et dès qu’Israël s’est retrouvé en situation de pauvreté, il a retrouvé le chemin de la communion avec Dieu. C’est finalement simple à comprendre : quand on a tout, on n’a plus besoin de Dieu, on ne compte que sur soi pour réussir encore un peu mieux. Quand on n’a rien, quand on a expérimenté sa pauvreté, on ne peut compter que sur Dieu. 

Regardez dans l’histoire des ordres religieux et même des communautés nouvelles, les moments où ces familles religieuses ont connu la plus grande fécondité, c’était dans les années de leur fondation, quand ils n’avaient rien parce que là, elles comptaient totalement sur Dieu. François d’Assise tombera malade de dépression quand il verra que l’ordre qu’il a fondé est en train de s’embourgeoiser, de s’installer. S’il avait voulu épouser la pauvreté pour lui et pour son ordre, c’est parce qu’il savait que c’était la seule voie pour rester dans une grande fécondité. Quand on est pauvre, on est obligé de compter sur Dieu et alors, ça marche parce que Dieu est autrement plus puissant que tous nos plans de développement fondés sur une puissance toute humaine due à l’argent et à des troupes nombreuses. 

Et les Foyers de Charité n’échappent pas à la règle ! La crise que nous connaissons actuellement avec les scandales qui ont entaché l’œuvre, avec l’absence de vocations dans tant de Foyers en Europe, nous pouvons aussi l’accueillir positivement. Le Seigneur permet un dépouillement pour que, comme dans les débuts, nous nous mettions à nouveau à compter sur lui et que nous arrêtions de nous appuyer sur notre puissance, notre organisation, nos bâtiments, nos troupes, nos comptes en banque ! Le plus grand risque pour les Foyers serait de ne pas entendre la leçon que le Seigneur veut que nous tirions de cette situation et de chercher par tous les moyens à retrouver la gloire perdue. Puissions-nous ne pas être sourds quand le Seigneur parle par les situations que nous vivons, même et surtout quand elles sont douloureuses et qu’elles nous dépouillent.

Quant à l’Evangile, quand on écoute l’histoire que Jésus raconte, on se dit que ce père, il n’a quand même pas de chance avec ses deux fils. Quand il leur demande de venir l’aider leurs réponses sont décevantes ! Le premier, sans réfléchir, il dit : non ! D’accord, il va se repentir et finir par aller aider son père. Mais le père, la parole qu’il a entendue, c’est ce non qui a dû lui broyer le cœur. Avec tout ce que ce père devait faire pour ses fils, entendre ce « non » prononcé comme ça, sans réfléchir, ça a dû être bien douloureux pour le père. Le deuxième, il parait beaucoup plus généreux, il dit Oui, sans hésiter, mais le père l’attendra désespérément toute la journée puisqu’il ne tiendra pas sa parole. Oui, vraiment, ce père n’a pas de chance avec ses deux fils.

L’histoire racontée par Jésus laisse espérer un 3° fils. Comme ça serait bien, si ce père avait un 3° fils qui ne dise jamais non à son père et qui, quand il a dit oui, ne reprenne jamais sa parole. Nous n’avons pas de mal à voir derrière ce 3° fils, Jésus, lui-même qui n’a jamais dit non à son Père et qui n’a jamais repris sa parole. Puisque nous sommes les disciples de Jésus qui est ce fils-là, puissions-nous tout au long de ce jour ne pas chagriner notre Père du ciel par des « non » prononcés trop vite et répétés, puissions-nous aussi, quand nous aurons dit un oui généreux, ne pas reprendre notre parole.

Et, pour faire le lien avec le commentaire que je faisais de la 1° lecture, on comprend que ce qui compte, ce n’est pas le nombre de ceux qui diront « oui » ni la puissance des structures qui les accueilleront. Ce qui compte, c’est que ceux qui disent oui, le disent vraiment et ne reprennent pas sans arrêt leur parole. Que l’Esprit-Saint nous envahisse pour que nous puissions être de ceux-là en acceptant joyeusement de ne faire partie que d’un petit reste, mais un petit reste qui compte vraiment sur la puissance du Seigneur.