4 mars : samedi 1° semaine de carême La différence chrétienne

Il peut arriver que nous nous demandions ou qu’on nous interroge pour savoir ce que les chrétiens ont de plus que les autres, sous-entendu en quoi ils sont meilleurs que les autres. Je ne pense pas que nous soyons toujours meilleurs que les autres et que nous ayons quelque chose de plus, de mieux, mais, ce qui est sûr, c’est que nous sommes différents.

Eh cet extrait du sermon sur la montagne que nous venons d’entendre aujourd’hui, tout comme celui d’hier, d’ailleurs, nous parlent, à leur manière, de la différence chrétienne. En effet, cette différence chrétienne, on l’entend dans cette parole de Jésus qui revient comme un refrain dans cette partie du sermon sur la montagne : « vous avez appris qu’il a été dit aux anciens, et moi, je vous dis… » Jésus demande à tous ceux qui veulent devenir ses disciples de ne pas se contenter de vivre comme tout le monde, de ne pas se contenter d’appliquer les grands principes de vie de la loi juive. Le chrétien, il doit se reconnaître à sa manière de vivre, une manière différente d’aborder les relations avec Dieu et avec les autres. N’ayons pas peur d’assumer nos différences sans pour autant nous croire meilleurs !

Au cours de ma mission au Burundi, j’ai entendu une homélie très percutante sur ce thème pour la messe de clôture de la semaine St Valentin qu’on m’avait demandé de prêcher. Pour cette messe de clôture, ce n’est pas moi qui prêchais, mais le père Félix, curé de la cathédrale de Bujumbura, la capitale, et responsable de la Pastorale Familiale. Dimanche dernier, de fait, dans l’Evangile, on avait déjà un extrait de ce sermon sur la montagne dans lequel Jésus disait : il vous a été dit et moi je vous dis. Le père Félix a pris des exemples très ajustés à la culture du pays et en lien avec cette semaine St Valentin qui visait à renforcer l’amour dans les couples et à préparer les jeunes à vivre un amour vrai. Je le cite de mémoire ! On vous a dit que dans nos cultures, il était bon de frapper sa femme pour qu’elle soit plus soumise, eh bien, écoutez Jésus quand il interdit la violence ! On vous a dit que dans nos cultures, il n’était pas bon de fréquenter, et à plus forte raison de se marier avec ceux qui ne sont pas de la même ethnie que nous, les Tutsis doivent rester entre eux et les hutus aussi, eh bien, écoutez Jésus quand il dit que tout homme est un frère et que la dignité de tout être humain est la même. Son homélie m’a vraiment fait prendre conscience de la différence chrétienne, de la nouveauté que Jésus est venu apporter.

Avant d’aller plus loin, il me semble utile de faire deux remarques importantes.

1/ Comme chrétiens, c’est précisément notre différence qui va devenir appelante. Il n’y a aucun intérêt à rejoindre un groupe s’il vit comme tous les autres groupes ! Ceux qui rejoignent un club de marche y vont précisément parce que ce club propose quelque chose de différent d’un club de foot par exemple. La différence devient appelante pour certains parce qu’elle les distingue des autres. Vous connaissez peut-être la lettre à Diognète, un écrit de l’Eglise primitive. Dans cette lettre, on trouve une sorte de bilan de l’expérience chrétienne qui conclut que les chrétiens, à première vue, vivent comme tous les autres hommes. A 1° vue, mais lorsqu’on regarde de plus près, on voit de réelles différences qu’on peut résumer très rapidement en disant que les chrétiens s’efforcent ou doivent s’efforcer de rompre avec les manières du monde : soif de pouvoir, d’argent, de plaisir, entrer dans un respect inconditionnel des personnes. 

Et la lettre argumente en expliquant que ces différences permettent aux chrétiens, au cœur de la vie quotidienne qu’ils partagent avec leurs semblables, de mener un combat spirituel destiné à faire advenir le Royaume, de tout mettre en œuvre pour que le monde soit davantage accordé au projet de Dieu. J’aimais bien ce que disait un prêtre sociologue : quand on gomme les différences, on interdit les connivences. La différence ne sépare pas, elle permet, au contraire la communication et même la communion à condition, bien sûr, qu’on n’interprète pas ces différences en termes de de supériorité ou d’infériorité, je vais y revenir ! Quelqu’un, qui décide de devenir catéchumène se mettra en route après avoir découvert que chez les chrétiens, il y a quelque chose de différent. Il aura perçu dans la différence chrétienne, un chemin qui pourrait le conduire à une vie plus épanouie, un chemin qui pourrait le conduire à trouver la réponse à ses aspirations les plus profondes. 

C’est l’histoire de l’ascenseur à saumon que j’aime bien raconter. Si nous croyons que Dieu est le créateur de toute chose et de tout être humain, alors Dieu est son milieu naturel et l’homme a besoin de Dieu, de retrouver Dieu pour vivre. C’est St Irénée qui explique que Dieu est le créateur de l’homme. Comme créateur, il a laissé en l’homme son empreinte, comme l’orfèvre marque de son poinçon sa création. Du coup, dit St Irénée, il y a dans l’homme comme une nostalgie inscrite au plus profond de son être, nostalgie qui le pousse à retrouver sa source. Si nous croyons que c’est vrai, cela doit renforcer notre désir d’évangéliser. Évangéliser, c’est donc un acte de charité au sens fort : parce que nous aimons nos frères en humanité, nous ne voulons pas les laisser loin de Dieu, s’asphyxiant peu à peu, nous voulons les aider à retrouver leur source, Dieu.

Quand j’ai fait le chemin de Compostelle, je suis devenu ami avec un Québécois et, par la suite, je suis allé le voir. En faisant le tour de cette merveilleuse région qu’est la Gaspésie, j’ai découvert qu’on avait installé dans certaines rivières des ascenseurs à saumon. Vous savez que le saumon doit remonter à sa source pour se reproduire, il doit donc remonter le cours des rivières, mais il y a des passages infranchissables car la rivière fait un saut de plusieurs mètres. Les saumons qui arrivaient là finissaient par mourir d’épuisement, incapables de sauter assez haut pour franchir ce saut et retrouver la source où ils étaient nés. On a donc installé un dispositif qu’on appelle ascenseur à saumons et qui va leur permettre de franchir cet obstacle. C’est merveilleux cette attention à l’égard des saumons, mais ne croyez-vous pas qu’on devrait au moins autant s’intéresser aux hommes ? Il y en a tant qui meurent d’épuisement, n’arrivant pas à retrouver leur source qui est en Dieu. Evangéliser c’est donc comme mettre en place un ascenseur, non plus à saumon, mais pour les hommes, pour leur permettre de remonter à leur source. C’est ainsi qu’ils découvriront la différence chrétienne, une différence qui fait vivre.

2/ Maintenant, faisons bien attention, cette différence, elle ne nous rend pas supérieurs, elle nous rend autres, c’est tout. Il est bon de le rappeler dans notre société et même dans notre Eglise où, trop souvent, les différences sont interprétées en termes de supériorité. Il est ridicule de chercher à savoir si on est plus grand quand on est laïc ou quand on est prêtre, quand on est blanc de peau ou de couleur, quand on est homme ou femme ! La différence et la différence chrétienne en particulier ne donne aucune supériorité. Avec toutes les affaires qui ont secoué l’Eglise, nous serions bien mal placées pour oser prétendre le contraire !

Cette différence, elle ne nous invite pas à constituer de petits ghettos dans lesquels nous pourrions vivre paisiblement en nous séparant de ceux qui ne nous ressemblent pas, qui ne font pas les mêmes choix que nous. Il y en a qui ont ce genre de projet, on appelle ça l’entre-soi, mais c’est tellement contraire à l’Evangile, à l’exemple que Jésus nous a donné. 

Ces remarques étant faites, une question se pose : comment parvenir à incarner toujours et partout cette différence chrétienne ? Comment répondre à l’appel entendu dans la 1° lecture qui disait : « Aujourd’hui le Seigneur ton Dieu te commande de mettre en pratique ces décrets et ces ordonnances. Tu veilleras à les pratiquer de tout ton cœur et de toute ton âme. » C’est une belle invitation pour cette fin de retraite, c’est comme si le Seigneur nous disait : tout ce que tu as entendu, je te demande de le mettre en pratique !

Evidemment, quand on entend ça, on prend peur : comment je vais y arriver ? D’autant plus que Jésus, dans l’Evangile, va reformuler cette demande de manière encore plus radicale : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Mais je vous l’ai dit en début de retraite, cet appel de l’Evangile n’a rien à voir avec un appel à la perfection. Car la perfection restera toujours inaccessible et le désir de la perfection est la pire tentation du diable, c’est un poison terrible qui risquerait de nous enfermaer dans l’orgueil, la suffisance. En nous invitant à devenir parfaits, Jésus nous invite à nous laisser parfaire, ce qui change tout ! Et celui qui nous parfait c’est l’Esprit-Saint, il a déjà bien travaillé dans nos vies depuis notre confirmation, il a mis les bouchées doubles cette semaine, dans cette retraite, mais il est loin d’avoir fini le travail, alors, jusqu’à notre dernier souffle, laissons-nous parfaire ! Et prenons les moyens qui s’imposent pour qu’il puisse continuer son travail en nous les jours, le semaines et les mois prochains !    

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