6 novembre 2022 : 32° dimanche ordinaire. Question claire, réponse compliquée ou l’inverse ?

Quand je le peux, j’aime bien regarder l’un ou l’autre commentaire exégétique du texte sur lequel je dois prêcher, ce qui m’oblige à le travailler un peu plus, sans d’abord chercher ce que je vais pouvoir en tirer pour l’homélie. Je suis donc allé lire le commentaire d’un grand exégète, Radermakers. Et voilà ce que j’ai lu sous sa plume : la réponse de Jésus aux Saduccéens est aussi claire que leur question était embrouillée ! Ça m’a fait doucement rigoler parce que vous la trouvez claire, vous, la réponse de Jésus aux Saduccéens ? Moi, je trouve que c’est plutôt la question des saduccens qui est extrêmement claire et la réponse de Jésus qui est embrouillée !

Alors, c’est vrai que les Saduccéens, ont choisi d’illustrer leur question en utilisant une situation que, feu le président Chirac, aurait qualifié d’abracadabrantesque ! Mais la question est plutôt claire : comment croire en la résurrection des morts ? Et pour montrer que c’est compliqué, ils utilisent un précepte de la fameuse loi du Lévirat exprimée au chapitre 25 du Deutéronome en poussant à bout la logique de cette loi. Au passage, ça leur fait plaisir de montrer que la foi en la résurrection leur parait incompatible avec la Loi parce que ceux qui croient en la résurrection, ce sont les pharisiens, or ce sont eux qui se sont érigés en défenseurs de la loi. Du coup, c’est un peu comme si les Saduccéens disaient : soit tu crois en la résurrection, soit tu crois en la vérité de la loi, mais les deux sont incompatibles. Avec cette question, ils ne cherchent pas d’abord à piéger Jésus, ils veulent surtout enfermer leurs adversaires, les pharisiens, dans leurs contradictions.

Le texte précise bien que les Saduccéens soutenaient qu’il n’y avait pas de résurrection. J’ai souvent soutenu, ces derniers temps les pharisiens, dans mes homélies de semaine, aujourd’hui, je vais soutenir les Saduccéens, j’ai envie de dire qu’ils n’arrivaient pas à croire en la résurrection. Et, il y a deux raisons qui peuvent l’expliquer.

La 1° raison pour laquelle, les Saduccéens avaient du mal avec la résurrection, c’est que cet article de foi était apparu assez tardivement dans le judaïsme. Très longtemps, pour les juifs, quand on mourait, on allait au Shéol, les bons comme les mauvais, tout le monde allait au Sghéol, c’était le lieu des morts. On a souvent ce terme dans les psaumes, particulièrement les psaumes demandant une guérison pour un malade qui, justement redoute le Shéol parce que, dans ce lieu, on ne peut plus louer Dieu, on y est comme à l’état d’ombre. Pas génial, quoi ! Et voilà qu’au 3° siècle avant Jésus-Christ, le peuple juif va, à nouveau, traverser une période très difficile. Ce sont les Grecs qui sont les maitres du monde et qui occupent le pays. Au début, ça ne se passe pas trop mal mais au 2° siècle, arrivera au pouvoir le roi Antiocos dont il est question dans la 1° lecture, appelé aussi Antiochus Epiphane qui va considérablement resserrer l’étau provoquant une révolte de ceux qui voudront rester fidèles à la loi. Cette révolte sera emmenée par Judas Maccabée et ses frères, beaucoup vont mourir martyrs ou tués dans des combats très violents. C’est dans ce contexte qu’est née la foi en la résurrection. Le livre de la Sagesse affirmait fortement que la vie des justes était dans la main de Dieu Sg3,1. Il n’était pas possible que Dieu les garde dans sa main au cours de leur vie et les retire de sa main à leur mort alors qu’ils étaient précisément morts pour lui rester fidèles. Peu à peu, vers la fin du 2° siècle avant Jésus, la résurrection commence à s’imposer comme une exigence de la foi. C’est bien ce que diront chacun des frères de la 1° lecture en mourant. Les Saduccéens, eux, n’accepteront jamais ce nouvel article de foi. Voilà pour le contexte historique qui explique cette 1° raison pour laquelle les saduccéens ne croient pas en la résurrection et posent cette question à Jésus.

Mais il y a une 2° raison, moins conjoncturelle et dans laquelle nous pouvons nous retrouver, c’est que ce n’est quand même pas simple de croire en la résurrection, hier comme aujourd’hui ! Quand quelqu’un vous demande d’expliquer ce que veut dire la résurrection des corps et vous demande comment c’est possible, vous êtes à l’aise, vous ? Moi, je m’en sors en disant qu’à la messe, on ne me demande pas de dire j’ai compris, mais je crois en la résurrection ! C’est vrai que ce n’est pas simple, les Saduccéens avaient l’humilité de le reconnaître. Mais sans doute allaient-ils ensuite trop loin en disant : puisque je ne comprends pas, je dis que c’est impossible ! 

Les Saduccéens ont posé une question à partir d’un cas d’école un peu farfelu, mais c’est vrai que dès qu’on entre dans le concret tout devient compliqué. Je me souviens ces deux questions posées par des enfants au caté qui montrent la complexité du sujet. 

1° question : quand on va ressusciter, on va ressusciter vieux ou jeune ? 2° question : depuis le temps qu’il y a des gens sur la terre et en imaginant encore tous ceux qui arriveront après nous, on va les mettre où tous ces gens ressuscités ? Ça nous fait sourire, mais ça révèle bien la complexité du sujet !

Alors, c’est là qu’on aurait eu besoin d’une réponse claire de Jésus qui nous permette de répondre à nos détracteurs. Car, n’en déplaise à ce brillant exégète que je citais au début, le lecteur de l’Ecriture qui a un niveau moyen, comme vous et moi, il ne comprend pas grand-chose à la réponse de Jésus et il ne voit pas bien comment les arguments de Jésus pourront lui servir pour se justifier auprès de ceux qui lui demandent de rendre compte de la solidité de sa foi ! Mais faisons un acte de foi : si Jésus a répondu ainsi, c’est que dans sa réponse, il doit y avoir ce qu’il faut pour comprendre et demandons à l’Esprit-Saint de nous éclairer pour le comprendre. On peut assez vite noter qu’il y a deux parties dans la réponse de Jésus : Une 1° partie, reprenant directement l’argument opposé par les Saduccéens et qui parle de la pertinence du mariage dans l’au-delà. Et une 2° partie qui fait référence aux Ecritures et plus particulièrement à Moïse, le personnage le plus éminent du judaïsme. Reprenons rapidement chacune des deux parties.

La 1° partie qui parle de la pertinence ou plutôt de la non-pertinence du mariage pour parler de l’au-delà nous semble la plus compliquée. Les enfants de ce monde prennent femme et mari. Mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection d’entre les morts ne prennent ni femme ni mari, car ils ne peuvent plus mourir : ils sont semblables aux anges, ils sont enfants de Dieu et enfants de la résurrection. Sans imposer mon interprétation, je vous dis comment, moi, je comprends. Il me semble que Jésus dit aux Saduccéens : vous n’arrivez pas à croire en la résurrection car vous imaginez la vie éternelle comme un simple prolongement éternel de la vie présente. C’est aussi ce dont témoignaient les deux questions des enfants du caté. Eh bien, dit Jésus, ce n’est pas comme ça qu’on peut réfléchir car la vie éternelle sera toute autre., plus de mariage, plus de lessive, plus de serpiller à passer, plus d’homélie à préparer, plus rien à faire, nous serons comme des anges. C’est-à-dire des êtres purs qui ne sont plus définis par le faire, mais par ce qu’ils sont et ce que nous serons, nous le serons éternellement : nous accéderons à la plénitude de notre identité d’enfants de Dieu par la résurrection avec plus rien qui ne viendra entraver, entacher cette identité. Je ne sais pas si nous sommes plus avancés avec ça, mais retenons que, non seulement il est vain, mais c’est même dangereux de chercher à imaginer ce que sera la vie éternelle puisqu’à chaque fois que nous imaginons, c’est forcément à partir de ce que nous connaissons. Et lorsque nous poussons à bout notre imagination, elle nous conduire toujours à une situation abracadabrantesque ! Pas simple pour les petits curieux que nous sommes, je vous l’accorde ! Contentons-nous de croire que nous serons enfin enfants de Dieu, déployant éternellement cette merveilleuse identité, vivant dans l’amour éternel avec tous ceux qui auront choisi, eux aussi, de recevoir, sans aucun mérite de leur part, de pouvoir déployer cette identité.

Si la 1° partie de la réponse n’avait pas convaincu les Saduccéens, Jésus espère emporter leur adhésion avec la 2° partie de sa réponse. C’est pour cela qu’il fait référence au personnage le plus indiscutable, le plus consensuel de tout le judaïsme, Moïse. Il rappelle que lorsque Dieu s’adresse à Moïse depuis le buisson ardent en lui révélant son nom, il dit : Je suis le Seigneur, le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. Jésus montre aux Saduccéens que Dieu s’est toujours révélé en rappelant sa promesse, la promesse de son alliance, une alliance éternelle qui s’étend d’âge en âge, qui ne meurt pas avec la mort des dépositaires de l’Alliance. Jésus en déduit que ce n’est pas seulement l’Alliance qui est éternelle mais que ce sont ceux qui se trouvent dépositaires de cette alliance qui sont promis à l’éternité : Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Finalement cela revient à dire que la résurrection ne pourra jamais se démontrer, mais elle s’impose comme une exigence de la foi. Si Dieu est amour, son amour est éternel et il ne peut que nous tenir éternellement dans une vie de ressuscités. 

Il faudrait avoir encore beaucoup de temps pour développer les conséquences concrètes de tout cela car ce ne sont pas des débats pour théologiens en manque de travail ! Retenons juste que c’est précisément dans la foi en la résurrection des corps que se fondent tous les préceptes de la morale chrétienne : si mon corps est promis à la résurrection, alors je ne peux en faire ce que je veux. De même si le corps de tous les hommes est promis à la résurrection, alors il est infiniment respectable et revêtu d’une dignité inaliénable. Toute la morale, tout l’engagement de l’Eglise en faveur des plus pauvres trouve ici son fondement. Ne pas respecter le corps des autres et particulièrement le corps des plus pauvres, ne pas prendre soin et respecter son propre corps, c’est donc poser des actes gravement contraires à la foi en la résurrection. Que le Seigneur nous donne d’avoir des comportements ajustés à notre foi qui, mieux que nos raisonnements, nous aideront à rendre compte de la foi et de l’espérance qui nous animent.

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