Concernant la 1° lecture, je me permets de faire un petit rappel. Nous sommes dans la 2° partie du livre d’Isaïe qui en compte 3 et cette partie est datée du temps de l’Exil à Babylone, ce fut une période bien difficile qu’on peut comparer à toutes les expériences de déportation vécues par tant de peuples. Et c’est vrai que pour le peuple juif, c’est encore plus difficile puisque, loin de la Terre, on est loin du Temple, il faut donc tout réapprendre des relations avec Dieu.
Alors, pour tenter de faire renaitre l’espérance, le prophète commence par rappeler l’élection, ce choix de Dieu en faveur de son peuple, la bienveillance de Dieu qui l’a toujours accompagné, qui l’a comblé de ses bienfaits. Mais voilà, tout ça, c’est du passé, en Exil, il n’y a plus rien sinon l’impression d’un grand vide, d’un grand effondrement si bien exprimé dans ce verset : « Et moi, je disais : Je me suis fatigué pour rien, c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. » C’est ce que nous dit ce 2° des 4 chants du serviteur, qui parle d’un mystérieux serviteur, représentant le peuple qui vit cette épreuve très douloureuse dans ce moment de l’histoire.
Bien sûr, les premiers chrétiens n’auront pas de peine à faire une lecture christologique de ces textes, c’est-à-dire que, relisant les épreuves du Christ, ils donneront tout son sens à ce qu’a écrit le prophète manifestant ainsi que le Christ accomplit les Ecritures. Mais dans ces versets, il n’y a pas que la passion du Christ qui peut être éclairée, chacun peut aussi reconnaître son expérience ou l’expérience de ses proches. A un moment ou à un autre de notre vie, nous pouvons tous expérimenter ce qui est évoqué dans ces versets, c’est à dire l’impression d’un grand vide après avoir été, pourtant, comblés par l’amour de Dieu. C’est d’ailleurs le témoignage que nous a livré, hier, le père Pierre Amar dans la rencontre qui réunissait tout le presbyterium du diocèse.
Nous aussi nous avons pu dire avec enthousiasme : « J’étais encore dans le sein maternel quand, Seigneur, tu m’as appelé ; j’étais encore dans les entrailles de ma mère quand tu as prononcé mon nom. » Quelle joie de pouvoir se rappeler que du plus loin que je puisse remonter dans ma vie, je découvre l’amour prévenant du Seigneur. En relisant ma vie, je peux découvrir que sa main me conduisait, il me guidait pour que je n’aille pas trop loin sur le chemin de perdition. Et puis voilà qu’un grain de sable, plus moins important, vient tout gripper. Parfois, cette sensation de vide s’installera après une période de médiocrité ou au moins de tiédeur, mais parfois, il n’y a rien d’objectif qui puisse expliquer cela, alors, quand nous avons le moral dans les chaussettes, nous avons, nous aussi, envie de lui crier : « Est-ce pour rien que je me suis fatigué ? Est-ce pour le néant ? Est-ce en pure perte que j’ai usé mes forces. »
Ce que je trouve admirable dans ce texte et plus largement dans les Ecritures, c’est que Dieu ne fait jamais taire ceux qui viennent vider leur sac auprès de lui. Dieu ne coupe jamais la parole à celui qui lui fait des reproches. Les psaumes sont remplis de ces très longues plaintes que le Seigneur écoute jusqu’au bout et, si les oreilles de notre cœur étaient plus affinées, nous pourrions l’entendre sangloter quand nous lui disons cela. Dieu sanglote parce qu’il souffre de notre souffrance, il est atteint par ce qui nous atteint et nous blesse si profondément. Et puis Dieu sanglote parce qu’il se rend compte que nous n’avons encore pas compris que, non seulement, il n’est pas à l’origine de nos souffrances, mais qu’il est à nos côtés pour porter avec nous ce qui était trop lourd pour nous.
Osons croire que nos épreuves, nos galères et même notre péché n’empêchent pas Dieu d’avoir encore un rêve pour nous. D’ailleurs on a l’impression que plus nous lui parlons de nos galères, de nos insuffisances, plus son rêve devient fou ! « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre. » Dieu n’a jamais disqualifié ceux qui étaient fragiles, blessés, au contraire, c’est sur eux que se porte de manière toute spéciale sa tendresse.
Venons-en rapidement à l’évangile, dans lequel la figure de Judas commence à apparaitre, je reviendrai sans doute un peu plus demain sur cette figure. Aujourd’hui, c’est sur Pierre que je m’arrête quand il se penche vers Jean pour lui dire : demande à Jésus qui sera le traitre. L’Evangile de Matthieu ne donne pas ce détail de Pierre passant par Jean, il s’adresse, lui-même à Jésus.
Et il lui pose cette question étonnante : serait-ce moi, Seigneur ? Oui, elle est étonnante cette question, mais elle montre la lucidité de Pierre : chacun de nous pourrait, un jour, tomber très bas. C’est ce que dira St Augustin, dans une formule choc, dans son traité sur la nature et la grâce : « Si Dieu me retirait sa grâce, je deviendrai capable de faire tous les péchés. » Alors, rassurons-nous, Dieu ne nous retirera jamais sa grâce, par contre, redoutons, de nous couper de cette grâce, de ne plus la demander en permanence. Parce qu’alors, c’est là, selon la formule d’Augustin, que nous deviendrions capables de faire tous les péchés !
Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce de ne jamais nous couper de la grâce pour que nous ne nous mettions pas à renier Jésus comme Pierre le fera ou pire à la trahir comme Judas le fera.
