11 février : 5° dimanche du temps ordinaire : C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il s’est chargé.

J’imagine bien volontiers que, dans l’ancien temps, quand quelqu’un découvrait une tache sur sa peau, il devait commencer à redouter le pire. En effet, souvent ces taches étaient le signe qu’on avait contracté la lèpre, cette maladie terrible qui, peu à peu, vous défigurait et surtout vous écartait de toute vie sociale, familiale, religieuse. Dans la 1° lecture, on a entendu quelques-unes des mesures qui devaient être prises, dès que la lèpre avait été constatée. De plus, à l’époque, avec cette sale habitude de tout interpréter en termes de pur et d’impur, la sanction la plus douloureuse devait sans doute être cette déclaration de la personne lépreuse comme maudite par Dieu. La lèpre extérieure devenait révélatrice d’une lèpre intérieure, le péché, qui justifiait ces mesures punitives, inhumaines, que Dieu, pensait-on, ne pouvait qu’approuver, puisqu’il détestait le péché. Il est bon d’avoir tout cela en tête pour comprendre que l’attitude de Jésus, dans l’Evangile, va opérer une véritable révolution religieuse.

Quand cet homme lépreux s’approche de lui pour lui demander sa guérison, Jésus aurait pu hurler pour alerter les forces de l’ordre afin que la loi soit respectée et que cet homme retourne dans son lieu de confinement qu’il n’aurait jamais dû quitter. Mais il n’en est rien, il entend sa demande qui est une demande de foi et c’est cette foi qui lui a donné l’audace de braver tous les interdits : Si tu le veux, tu peux me purifier, Jésus répond favorablement : Je le veux, sois purifié. C’était déjà extraordinaire que Jésus laisse cet homme lépreux l’approcher et le guérisse, mais ça ne suffisait encore pas ! Jésus va aller plus loin en osant toucher cet homme : saisi de compassion, Jésus étendit la main et le toucha. Il aurait pu se contenter d’étendre la main, c’est-à-dire d’imposer les mains à distance, ça aurait aussi bien marché ! Mais Jésus a voulu aller plus loin en touchant cet homme, geste dangereux en raison de la contagion de la lèpre et surtout geste interdit en raison de l’impureté de cet homme qui passerait automatiquement sur celui qui serait assez fou pour le toucher. 

Par son geste, Jésus casse tous les codes, dévoilant ainsi clairement le sens de sa mission. Et c’est très important parce que nous sommes toujours dans le chapitre premier de l’Evangile de Marc, c’est-à-dire que nous sommes au tout début de la mission de Jésus. Eh bien, par ce geste, dès le début, Jésus montre ce que sera le sens de sa mission qui a été si bien annoncée de manière prophétique dans l’un des poèmes du Serviteur Souffrant d’Isaïe : C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il s’est chargé. Et la suite du texte ne fait que confirmer tout cela. Vous avez entendu l’ordre que Jésus a donné à cet homme guéri : Va te montrer au prêtre, et donne pour ta purification ce que Moïse a prescrit dans la Loi : cela sera pour les gens un témoignage. 

Il était essentiel que cet homme puisse faire constater sa guérison pour être pleinement réintégré dans la société, dans sa famille et dans sa religion. Mais, en l’invitant à accomplir cette démarche obligatoire, c’est un peu comme si Jésus demandait un service à cet homme ; on l’entend bien à travers ces mots : cela sera pour les gens un témoignage. Jésus invite cet homme à témoigner non pas en racontant ce qui lui est arrivé mais en accomplissant les prescriptions prévues dans la loi en cette circonstance. Alors, il nous faut chercher à comprendre en quoi l’accomplissement des prescriptions va être un témoignage. Pour cela, il est nécessaire de savoir ce qu’il fallait offrir pour la purification d’un lépreux ; la loi l’énonçait clairement dans le livre du Lévitique au chapitre 14 : il fallait prendre deux oiseaux vivants, pigeons, tourterelles, peu importe, sacrifier l’un et plonger l’autre dans le sang de celui qui a été immolé avant de le laisser s’envoler. J’espère que vous voyez tout de suite combien ce symbolisme devient parlant pour nous les chrétiens puisque c’est dans le sang de Jésus que nous sommes libérés de nos péchés, que nous pouvons retrouver notre liberté. 

Evidemment, au moment où l’homme lépreux a offert ce sacrifice, il n’a pas pu comprendre, mais plus tard, tout a dû devenir lumineux pour lui ! Si je devais conseiller le réalisateur de l’excellente série The Chosen sur la vie de Jésus, je lui suggérerai de montrer cet homme, lépreux-guéri, au pieds de la Croix et se mettant à genoux dès que le sang coule du côté ouvert de Jésus. Oui, c’est là que tout prend sens, c’est à la lumière de la croix que le sacrifice offert par cet homme devient un témoignage puisque c’est là que nous voyons l’accomplissement total de la prophétie d’Isaïe : C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il s’est chargé.

Mais ce n’est pas tout ! Il faut aussi écouter avec beaucoup d’attention ce qui était dit à la fin du texte d’Evangile : Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. Comme souvent, St Marc va vite, parfois un peu trop vite ! Ce n’est sûrement pas immédiatement que cet homme s’est mis à témoigner, il a dû accomplir, auparavant, la démarche que Jésus lui avait demandée d’accomplir car il désirait plus que tout pouvoir être réintégré. Mais dès que ça a été fait, il a témoigné et, là, il s’est passé quelque chose d’étonnant : plus il témoignait et plus Jésus se retrouvait en difficulté, l’Evangile notait que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. Autrement dit, il y a comme une inversion, c’est le lépreux qui annonce la Parole quand Jésus ne peut plus le faire et c’est Jésus qui subit l’exclusion que subissait auparavant cet homme. La prophétie d’Isaïe se révèle d’une profondeur inouïe : C’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il s’est chargé. Jésus prend sur lui nos souffrances, notre péché et il en accepte les conséquences, il accepte de payer le prix qu’il faut pour que nous retrouvions notre dignité, notre liberté. 

Puisqu’en ce jour, nous fêtons aussi Notre Dame de Lourdes et que notre prière rejoint particulièrement malades et soignants, je me permets de donner un point de vigilance à tous ceux qui visitent ou soignent, d’une manière ou d’une autre, les personnes en souffrance, que ces souffrances soient physiques, psychologiques ou spirituelles. La compassion que nous pouvons ressentir nous ferait parfois désirer prendre sur nous une partie de leurs souffrances, c’est très beau, mais c’est aussi très dangereux car nous n’avons pas les épaules assez larges et assez solides pour le faire. Non, c’est à Jésus qu’il faut demander de porter tout ça ! Il nous faut donc inviter, aussi délicatement que possible, la personne souffrante à s’approcher de Jésus pour lui demander de porter tout ce qui est trop lourd pour elle. Et si elle ne peut ou ne veut s’approcher de Jésus, c’est à nous de confier à Jésus ce qui l’écrase. Samedi, au cours de la prière de guérison, c’est, une nouvelle fois, ce que nous proposerons de vivre à tous ceux qui viendront. 

Pour conclure, j’ai envie de m’écrier : il est tellement grand, tellement beau, tellement fort ce mystère du Salut ! C’est ce que je dis à chaque messe après la consécration : il est grand le mystère de la foi ! C’est pour cela que mercredi nous entrerons dans le temps du carême. Ce temps, il n’est pas d’abord un temps de privations, d’efforts, il est fondamentalement un temps qui nous est offert pour que, année après années, nous puissions entrer un peu plus dans ce grand mystère du Salut, nous puissions goûter un peu mieux tout ce que Jésus a fait pour nous sauver, pour nous rendre notre dignité et notre liberté. 

Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce de pouvoir profiter de ce temps du carême pour goûter la bonté du Seigneur qui a accepté de porter sur lui nos souffrances, nos douleurs, notre péché. Qu’elle nous aide à vivre toutes les privations que nous pourrions choisir comme autant de moyens pour que nos vies soient toujours plus ajustées à l’amour de Celui qui a accepté par amour de porter tout ce qui est trop lourd pour nous, tout ce qui nous empêche de vivre.

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