Je me souviens encore d’une conversation que j’avais eue, peu de temps après mon arrivée au sanctuaire, avec un prêtre du diocèse. Nous étions sur la place et, contemplant le paysage, il me disait : « Ça aurait quand même eu de la gueule si la vieille chapelle s’était trouvée au sommet du Mont Agel plutôt que dans ce trou humide du vallon de Laghet ! Tu imagines un peu, un sanctuaire là-haut avec des rassemblements … Ça aurait quand même eu de la gueule ! » Oui, c’est vrai que ça aurait eu de la gueule ! Mais ce n’est pas dans les habitudes du Seigneur que de choisir des lieux qui dominent tout.
A proximité, il y en a eu un, qui a décidé de construire un immense bâtiment, sur un promontoire qui domine tout, c’est Auguste. Ce bâtiment, on l’appelle justement « le trophée d’Auguste », il se trouve à La Turbie, peut-être le connaissez-vous ? Au temps de sa splendeur, le monument atteignait 50 mètres de haut, soit la hauteur d’un immeuble de 15 étages, c’est dire s’il dominait l’ensemble de la région pour ne pas dire qu’il l’écrasait de sa puissance majestueuse. Il avait été construit pour célébrer les victoires de l’empereur qui avait enfin pu mater les derniers résistants, les peuples des Alpes, qui l’empêchaient de commercer et de faire circuler ses troupes. Il fallait que la puissance de Rome puisse être vue de tous et crainte par tous, c’était le but de l’architecture monumentale de ce Trophée qui montrait que rien ni personne ne viendrait jamais ébranler la puissance de l’empereur.
Or, 20 siècles après, que reste-t-il ? De très beaux vestiges, certes, mais seulement quelques colonnes sur leur soubassement. Tout cela montre que l’empereur et son empire se sont effondrés. Ce monument construit de manière écrasante sur les hauteurs pour que personne ne puisse passer dans la région sans le voir est aujourd’hui une magnifique illustration du dicton latin souvent cité dans Astérix : « sic transit gloria mundi », c’est-à-dire « ainsi passe la gloire du monde ! » A la même époque, le roi Hérode, en Palestine, avait, lui aussi, été pris par le désir de montrer sa puissance. Il s’était fait construire, ironie de l’histoire, à 6 km de Bethléem, au sommet d’une colline qu’il avait fait ériger artificiellement, un palais majestueux appelé l’Herodion. De ce palais, aujourd’hui, il ne reste même pas des ruines visibles, tout a disparu, les archéologues essaient de mettre à jour quelques rares vestiges ! Encore une fois, le dicton se révèle vrai : « Sic transit gloria mundi ! » « Ainsi passe la gloire du monde ! »
En 1652 à Laghet, c’est dans cette chapelle délabrée du vallon de Laghet qu’il a plu au Seigneur de répondre aux prières de la Vierge Marie et d’accomplir les 3 premiers prodiges d’une longue série, encore jamais interrompue. Deux siècles plus tard, avec la même pédagogie, le Seigneur envoie la Vierge Marie auprès d’une jeune fille, Bernadette Soubirous, d’une famille devenue misérable. Elle était l’ainée d’une famille de 9 enfants, dont 4 sont décédés. Elle dira elle-même : « Si la sainte Vierge avait trouvé une fille plus pauvre et plus ignorante, elle l’aurait choisie ! »
Avec tout ce que je viens de dire, vous comprenez pourquoi la liturgie a choisi ce texte de la 1° épitre aux Corinthiens pour célébrer l’œuvre de Dieu dans la vie de Bernadette. Oui, ces paroles résonnent de manière tellement juste : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est.
C’est la pédagogie de Dieu depuis toujours et elle ne changera pas ! C’est pour cela qu’il ne nous faudra jamais fuir notre fondamentale petitesse. En effet, ne nous y trompons pas, nous sommes tous des petits, des pauvres, même ceux qui ont des situations ou des titres, parfois ronflants. Nous sommes des pauvres, ne serait-ce qu’en raison du péché qui nous colle à la peau nous qui, selon d’autres paroles de Paul, réalisons que « le bien que nous voudrions faire, nous ne le faisons pas assez souvent et que le mal que nous ne voudrions pas faire, nous le faisons trop souvent ! » Rm 7,19. Voilà pourquoi Cette prise de conscience devra toujours nous préserver de tout orgueil. Voilà pourquoi, dès le 1° jour de notre pèlerinage, il nous a été proposé de vivre le sacrement du pardon.
Mais après tout, tant mieux si nous sommes des pauvres ! Evidemment, il ne s’agit pas de se réjouir d’être pécheur mais de la pauvreté dans laquelle nous tient la conscience de notre péché. Oui, tant mieux si nous sommes des pauvres puisque Dieu a toujours choisi des pauvres pour réaliser son œuvre au cœur du monde. C’est sa pédagogie et ce n’est pas demain la veille qu’elle changera ! Parce que, seuls des pauvres pourront rester dans l’humilité qui les empêchera de croire qu’ils sont les seuls responsables des merveilles que le Seigneur accepte d’accomplir en eux et par eux. C’est le grand témoignage de Ste Bernadette et de tant d’autres saints.
Et ce qui est très beau dans la vie de Bernadette, c’est que cette pauvreté, elle a choisi de ne pas la quitter, même après la notoriété que lui valut ce privilège d’avoir vu la Vierge. D’ailleurs au départ, ce qu’on disait d’elle l’a gardée de tout orgueil puisqu’on ne la croyait pas. Mais après quand les foules ont commencé à converger à la grotte de Lourdes, Bernadette aurait pu prendre la grosse tête. Pour préparer, je lisais un article qui soulignait un petit détail mentionnant qu’elle avait été la 1° sainte à être photographiée !
Mais tout cela ne lui a pas fait tourner la tête et c’est pour cela qu’elle va choisir très vite à la fin des apparitions de se réfugier, comme « interne au pair » dans la communauté des sœurs de la Charité de Nevers qui était présente à Lourdes. Le fait d’être pauvre n’empêche pas d’être malicieuse, c’est pourquoi elle dira : « Je vais chez les sœurs parce qu’elles ne m’ont pas attirée ! » Elle y est allée parce que, pauvre elle-même, elle dira qu’elle aimait beaucoup les pauvres, qu’elle aimait soigner les malades, et que c’est pour cela qu’elle a choisi les Sœurs de Nevers.
Huit ans après, elle quittera Lourdes pour se rendre à leur maison-mère à Nevers. Et vous connaissez peut-être les deux anecdotes qu’on raconte sur son arrivée. Après un voyage éprouvant en train, la voyant sortir de la calèche, qui la conduit jusqu’au monastère, l’une des sœurs dira : ce n’est que cela Bernadette ! En effet, elle ne mesurait qu’1m44 et était épuisée par 3 jours de voyage qui avait ruiné sa santé déjà bien fragile. Et quelques heures plus tard, la supérieure va lui dire devant les sœurs réunies : vous allez raconter pour la 1° fois et la dernière fois, les apparitions ! C’était suffisamment clair, Bernadette devrait se fondre dans la communauté.
Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Qui aime sa vie la perd ; qui s’en détache en ce monde la gardera pour la vie éternelle. Si quelqu’un veut me servir, qu’il me suive ; et là où moi je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu’un me sert, mon Père l’honorera. C’est ainsi que Bernadette deviendra sainte, non pas pour avoir été la bénéficiaire de ces 18 apparitions à Lourdes, mais pour avoir choisi cette voie royale de l’humble service qui exige de faire mourir tout ce qui risquerait de nous garder dans l’orgueil.
Que Ste Bernadette nous obtienne de reconnaitre joyeusement notre pauvreté et de choisir la voie royale du service humble en acceptant de laisser mourir tout ce qui doit mourir en nous.
