8 juillet : mardi 14° semaine ordinaire

Pour comprendre ce qui se joue dans ce texte qu’on appelle le combat de Jacob et qui est l’un des plus mystérieux de la Bible, il nous faut remonter un peu en arrière. Samedi, nous avons vu comment Jacob avait volé le droit d’ainesse de son frère pour devenir l’héritier principal. Conseillé par sa mère, il avait utilisé un subterfuge détestable qui lui a permis de profiter de la fragilité de son père, Isaac, devenu vieux et handicapé. Evidemment, quand Esaü avait découvert cela, il était entré dans une grande colère décidant de tuer son frère Jacob. Ce dernier n’a pas eu d’autre solution que de partir en exil où il va avancer dans sa vie après s’être lui aussi fait avoir par son beau-père, Laban. Mais le jour est venu où son jumeau lui a manqué, c’est toujours comme ça avec les jumeaux séparés et je sais de quoi je vous parle ! 

Il décide donc de retrouver son frère mais, évidemment, il est assez inquiet : est-ce que son frère lui en veut toujours, ne va-t-il pas le tuer dès qu’il le verra ? Alors, il envoie des émissaires pour sonder le cœur de son frère. Ils reviennent assez vite, lui disant que son frère s’est aussi mis en route pour le rencontrer, mais qu’il est accompagné de 400 hommes ! Jacob, on s’en doute, n’est pas rassuré du tout et c’est ainsi qu’il envoie à nouveau ses émissaires à la rencontre de son frère avec des cadeaux somptueux pour l’époque : 200 chèvres, 20 boucs, 200 brebis et 20 béliers, 30 chamelles laitières avec leurs petits, 40 vaches, 10 taureaux, 20 ânesses et 10 ânons ! Gn 32, 15-16 Devant la menace, il a décidé de mettre le prix qu’il fallait pour racheter la fraternité car c’est ni plus ni moins de ça qu’il s’agit, il veut acheter la clémence de son frère.

Et c’est là, pendant qu’il est seul, en attendant le retour de ses émissaires, qu’il va vivre cette fameuse nuit de combat qui nous était racontée dans la 2° lecture. Je l’ai dit, ce texte portant une grande part de mystère, va donner lieu à bien des interprétations possibles ! Dans cette homélie, je veux le relire en fonction de ce que je disais samedi sur la fraternité, sachant que de grands auteurs spirituels en ont donné une interprétation beaucoup plus large !

Pour cela, il y a deux précisions du texte qui me paraissent très importantes.

  • 1° précision : Or, quelqu’un lutta avec Jacob jusqu’au lever de l’aurore. C’est au verset 25 de ce chapitre 32. Vous avez bien entendu ce « quelqu’un » lutte AVEC Jacob et non pas CONTRE lui. 
  • Et la 2° précision qui va dans le même sens, c’est qu’au terme de ce combat, le mystérieux combattant demande : Quel est ton nom ? » Il répondit : « Jacob. » Il reprit : « Ton nom ne sera plus Jacob, mais Israël (c’est-à-dire : Dieu lutte), parce que tu as lutté avec Dieu et avec des hommes, et tu l’as emporté.Le nom de Jacob est changé et, nous le savons, le nom est attaché à l’identité profonde d’une personne ; un changement de nom, désigne donc un changement profond. Jacob s’appellera aussi Israël, ce qui signifie « Dieu lutte » car Dieu, en cette nuit, a lutté avec lui.

Avec ces deux précisions, on pourrait donc résumer ce qui s’est passé dans ce combat de nuit en disant : Dieu a combattu AVEC Jacob pour l’aider à changer car il ne pouvait pas y avoir de réconciliation avec Esaü si Jacob ne changeait pas profondément. Mais Jacob n’aurait pas pu changer en s’appuyant uniquement sur ses propres forces, il fallait que Dieu lutte avec lui pour faire disparaitre, en lui, tout ce qui pouvait tuer la fraternité.

Je l’ai dit, en envoyant des émissaires avec beaucoup de cadeaux, Jacob avait eu le projet d’acheter la réconciliation avec son frère ; mais comment la réconciliation aurait-elle pu avoir lieu dans ces conditions ? La réconciliation ne s’achète pas, elle se construit par l’amour, par le pardon demandé et reçu. Donc si Jacob était resté Jacob, je rappelle que son nom signifie « le trompeur », son histoire serait restée une histoire tordue. Il ne peut y avoir de réconciliation sans conversion profonde. Oui, mais dire cela, c’est se heurter immédiatement à une grosse difficulté et que l’on mesure d’autant mieux qu’on avance en âge : il n’est pas simple de se changer, il n’est pas facile de se convertir. J’aime bien rappeler les paroles de la chanson d’Annie Cordy : j’voudrais bien, mais j’peux point !

Voilà pourquoi cette lutte, il faut la mener avec Dieu, lui seul est assez fort pour nous aider à nous convertir en profondeur. On le voit de manière très belle dans ce texte, sans Dieu, Jacob serait resté Jacob, avec ses désirs de toute-puissance, ses combines. Il fallait le coup de pouce de Dieu pour que Jacob se convertissent afin de pouvoir se réconcilier en vérité avec Esaü. Et, là, dans ce texte, c’est très beau car le coup de pouce a été plus qu’un coup de pouce, il a fallu que Dieu pousse tellement pour que Jacob bouge qu’il lui en a déboité la hanche ! Désormais Jacob restera boiteux, fragile et ça sera sa chance … c’est peut-être ce qui a touché et désarmé Esaü quand il a vu arriver son frère. On pourrait développer beaucoup plus ce lien entre vulnérabilité et fraternité, je ne peux pas le faire dans le cadre de cette homélie mais de bons livres ont été écrits sur le sujet. Je pense particulièrement à celui qui a été co-écrit par Jean-Christophe Parizot qui fut préfet malgré ou grâce à son handicap et Philippe de La Chapelle, directeur de l’OCH, le livre s’intitule : « La Voie de la fragilité. Comment le handicap change notre regard sur l’humain et la société. »

Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce d’accueillir le Seigneur qui veut lutter avec nous et qui nous invite à accueillir notre fragilité comme une chance pour bâtir une fraternité capable de résister à toutes les épreuves.

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