25 mars : Annonciation. Thérèse était fatiguée par les homélies sur Marie, et vous ?

Je ne sais pas si vous connaissez cette confidence que Thérèse de Lisieux fera quand elle sera bien souffrante à l’infirmerie à sa sœur Agnès : « je n’ai jamais entendu de sermon qui m’ait plu sur la Sainte Vierge ! » Et pourquoi donc Thérèse n’aimait pas les prédications de son temps ? Simplement parce que ces prédications avaient tellement exalté Marie, tellement mise sur un piédestal avec des titres tous plus pompeux les uns que les autres que ces prédications avaient fini par éloigner Marie du Peuple chrétien. Je crois que Thérèse posait, à son époque, un très bon diagnostic. Pour aider à sortir de cette impasse, elle dira : « J’ai entendu tant de choses sur la Sainte Vierge qui la rendent inabordable, alors qu’il faudrait la rendre imitable. » Et elle aimait ajouter : « Marie est plus Mère que Reine. » En ce jour de l’Annonciation, la mise en garde de Thérèse doit nous rendre particulièrement vigilants dans nos prises de paroles. En effet, en ce jour où nous fêtons le début de ce processus inouï par lequel Dieu a décidé d’abolir les frontières qui éloignaient la divinité de l’humanité, il serait pour le moins incongru, de parler de Marie en des termes qui l’éloignent de notre humanité ! Il me semble d’ailleurs que l’Evangile de l’Annonciation et particulièrement sa finale abrupte devrait nous y aider. C’est pourquoi je choisis de commenter le dernier verset de ce texte : « alors l’ange la quitta ! »

Contrairement à ce que certaines prédications un peu ampoulées pouvaient laisser croire, le quotidien de la Vierge Marie ne ressemblait pas au dessin animé de Blanche neige ! A Nazareth, il n’y avait pas l’ombre d’un balai qui aurait fait le ménage tout seul, uniquement manœuvré par un ange invisible, aidé par un autre qui faisait la vaisselle quand un 3° s’occupait de la lessive ! Bon, ça, c’est pour sourire, mais, plus sérieusement, il n’y avait pas d’ange pour lui souffler en permanence des conseils divins pour lui souffler ce qu’elle devait dire ou faire. Le texte de l’Annonciation se termine par cette mention qui n’est pas une figure de style mais la réalité : « alors l’ange la quitta. » C’est-à-dire que c’est fini, il n’y aura plus d’ange pour le reste de sa vie.

Au concile Vatican II, il y a eu d’âpres débats pour bien situer la présentation de Marie, parce qu’il y avait des évêques chez qui la mariologie risquait de tourner à la « mariolâtrie. » Finalement, comme il se doit, le Saint-Esprit qui accompagnait les débats et la rédaction des textes, va nous offrir une réflexion extrêmement équilibrée et pertinente de la place de Marie dans l’histoire du Salut. Et au détour de cette présentation, le concile va utiliser une expression qui me semble être l’un des plus beaux commentaires de ce verset sur lequel je voudrais que nous nous arrêtions. C’est dans la constitution Lumen Gentium qui parle de l’Eglise que le concile a situé sa réflexion sur Marie et elle a parlé de sa vie comme d’un « Pèlerinage dans la Foi » (58) La vie de Marie, comme la nôtre, est un pèlerinage dans la Foi. 

Oui, bien sûr, Marie était habitée par le St Esprit qui la « suivait comme son ombre » ; c’est comme ça que j’aime traduire la promesse de l’ange qui lui dit : l’Esprit-Saint te prendra sous son ombre. Mais cette présence était, comme pour nous, une vraie présence, c’est sûr, mais discrète … la seule différence avec nous, c’est que, elle, elle ne mettait pas des bâtons dans les roues au travail du Saint Esprit ! « L’ange la quitta » ça signifie qu’elle devra, comme nous, vivre dans la foi, s’appuyer sur la foi pour décider, avancer. Et c’est bien pour cela que nous pouvons et même que nous devons la prier. Le pape Paul VI a écrit un très beau texte sur le culte marial (Marialis cultu), au n° 35, il dit : « La Vierge Marie a toujours été proposée par l’Église à l’imitation des fidèles, non point précisément pour le genre de vie qu’elle a expérimenté, d’autant moins que le milieu socioculturel dans lequel elle s’est déroulée est aujourd’hui presque partout dépassé, mais parce que, dans les conditions concrètes de sa vie, elle a adhéré totalement à la volonté de Dieu (cf. Lc l, 38), elle a accueilli la parole et l’a mise en pratique. » Elle a accueilli la parole et l’a mise en pratique : finalement, le pape Paul VI nous invite à admirer et à imiter ce pèlerinage dans la foi qu’a été la vie de Marie.

Pour découvrir comment Marie a vécu ce pèlerinage dans la foi, il nous faut reprendre tous les événements de sa vie pour voir comment elle les a vécus dans la foi. Je n’aurai pas le temps de m’arrêter sur chaque événement et j’en laisserai certains de côté, dans les temps de méditation de cette journée, vous pourrez continuer et approfondir.

Il y a eu d’abord, le temps de la grossesse à Nazareth. C’était un tout petit village d’une poignée de maisons, tout le monde se connaissait.  Que de sourires moqueurs, elle a dû subir ; que de sous-entendus pénibles, on a dû prononcer dans son dos. Et il n’y a pas eu d’ange pour l’aider à vivre cela ni pour expliquer aux habitants de Nazareth que ce qu’elle disait était bien vrai !

Ensuite, il y a l’événement de Noël et l’inconfort de cette naissance au cours d’un voyage dans des conditions pas très favorables. Puis, c’est la fuite en Égypte : que de questions, elle a dû se poser : que fait Dieu, moi, j’ai dit oui et, en retour, je ne vois que des problèmes ! Tout cela sera à vivre dans la foi, sans qu’un ange ne vienne lui expliquer pourquoi les choses se passent ainsi et la rassurer en lui disant que Dieu contrôle ! Tout est à vivre dans la Foi.

Puis, c’est l’épisode de Jésus que ses parents ne retrouvent plus au retour de leur pèlerinage à Jérusalem. Il faut déjà avoir perdu un enfant pour imaginer l’angoisse de Marie et Joseph. Et quand ils finissent par le retrouver tranquillement installé à discuter au Temple, il leur dit sans aucune excuse : je me devais d’être aux affaires de mon Père ! Là encore pas d’ange pour aider à comprendre le sens de cet événement : pourquoi nous as-tu fait ça ? Pas d’ange pour expliquer le sens de cette parole bien difficile à entendre.

Après, c’est toute cette période de Jésus à Nazareth, une période bien particulière que j’aime appeler, en référence au film du même nom, la période « Tanguy » de Jésus. 30 ans chez papa et maman quand on est venu pour sauver le monde, ça a dû provoquer quelques questions chez Marie : je suis content qu’il m’aide à faire la vaisselle, qu’il aide son père à faire le charpentier, mais pourquoi ne commence-t-il pas sa mission ? Aucun Ange n’est venu lui expliquer que chaque chose se ferait en son temps et que le temps de Dieu n’est pas notre temps !

Et la passion, elle a dû se rappeler la prophétie du vieillard Siméon lors de la présentation de Jésus au Temple. Il avait annoncé qu’un glaive de douleurs lui transpercerait le cœur. Eh bien, on peut dire que c’est fait ! Elle voit son fils humilié, elle le voit souffrir et surtout mourir seul, abandonné de tous et particulièrement de ses disciples sur lesquels il avait tout misé. Au Golgotha, il n’y avait pas d’ange qui était là, pour lui annoncer en détail la suite du programme. Tout est à vivre dans la foi !

Et le début de l’Église naissante n’a pas été simple non plus, elle assiste au martyr des apôtres qui meurent les uns après les autres. Elle assiste impuissante et compatissante aux persécutions qui se déchaînent à l’encontre des chrétiens. Les communautés chrétiennes sont de plus en plus fragiles. Là encore pas d’ange, tout est à vivre dans la foi.

Mais, justement, la lecture de l’Evangile, nous plonge dans l’émerveillement parce que nous voyons avec quelle foi Marie a vécu tout cela ! Luther qui a écrit un si beau commentaire du Magnificat aimait donner à Marie ce titre de croyante : « Marie, la croyante. » Ainsi donc, quand nous prions Marie, c’est pour qu’elle nous accompagne, pour qu’elle nous tienne la main tout au long de notre propre vie qui se déroule comme un pèlerinage de foi. Et puisqu’aujourd’hui nous célébrons cette grande première étape de son pèlerinage de Foi qui commence avec ce oui qui l’engage totalement et définitivement, qu’elle intercède pour nous. Qu’elle nous prenne par la main quand les questions, les doutes, les peurs, les difficultés, les souffrances nous font vaciller et désirer sinon quitter l’aventure, au moins faire une pause. Notre Dame du Oui, puisque tu es parvenu au terme de ton pèlerinage dans la Foi, dans la gloire du ciel, accompagne nous dans notre propre pèlerinage de foi, dans ces deux moments les plus décisifs de notre histoire, c’est-à-dire : maintenant et à l’heure de notre mort !

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