En ce jour, nous fêtons la dédicace de la basilique du Latran. Etant donné qu’elle est la cathédrale du pape, elle est considérée comme la mère de toutes les églises. Comme pour le 2 novembre, dimanche dernier, ce n’est pas toutes les années que cette fête tombe un dimanche. Alors profitons-en pour accueillir le message que nous offrent ces lectures puisqu’il faudra attendre 2031 pour avoir l’occasion de le refaire. C’est un geste extrêmement symbolique qu’il nous est proposé de méditer en cette fête, un geste qu’il convient de bien comprendre. Enfin, j’aimerais vous partager comment, moi, je comprends la portée de ce geste !
- Evidemment, Jésus ne fait pas cette opération nettoyage du Temple pour choquer volontairement « les gardiens du Temple que sont les prêtres, mais aussi les scribes et les pharisiens. » Jésus parce qu’il respectait chaque personne n’a jamais joué gratuitement la « provoc » !
- Il le fait encore moins pour scandaliser le brave peuple qu’il aimait tant, ce peuple qui devait se rendre en masse au Temple dans ces jours qui préparaient à la fête de la Pâque, comme prend bien soin de le noter St Jean au début du texte.
- Jésus ne conduit pas non plus ce qui ressemble à une opération coup de poing parce que la présence de cette ménagerie et de ce commerce aurait troublé le recueillement à l’intérieur du Temple. On peut dire que, par bien des côtés, le Temple ne ressemblait en rien à nos églises ou à nos cathédrales. S’il peut y avoir une ressemblance, c’est juste avec les dernières pièces du Temple, le Saint qui était réservé aux prêtres et le Saint des Saints où seul, le grand prêtre, pouvait accéder une fois par an. Pour le reste, dans les différents parvis, on y croisait du monde qui parlait, qui priait à haute voix, qui chantait les psaumes dans une ambiance de quasi-kermesse … un peu ce que l’on voit quand on va au mur des lamentations, aujourd’hui ! Et le lieu que Jésus va purifier était le premier grand parvis largement ouvert à tous, avec tous les commerces nécessaires à la vie du Temple. Qu’il soit bien clair qu’il n’était donc pas question de vouloir imposer un quelconque climat de recueillement inspiré du climat qui règne dans nos églises, climat qui, au Temple, aurait été troublé par toute cette activité. Non, ce n’était vraiment pas le problème !
Alors quelle était la portée de ce geste ?
Avant de répondre, j’aimerais encore souligner que, dans l’Evangile de Jean dont était extrait le texte d’Evangile de ce jour, c’est le 2° signe que Jésus opère après avoir commencé son ministère public. Le 1°, nous le connaissons bien, c’est le miracle de Cana. Le 2°, c’est donc la purification du Temple. Les synoptiques vont plutôt situer cet événement à la fin de son ministère public en faisant de cette action l’une des causes majeures qui conduira à son arrestation et à sa condamnation. Jean a choisi de situer cette action au début du ministère de Jésus. Je ne sais pas où est la vérité historique, mais dans le récit de Jean, il y a une vérité théologique. Il place cette action de Jésus au début parce que, pour lui, elle en dit long sur ce que sera son ministère, sur ce qu’il est venu annoncer, sur ce qu’il cherchera à faire comprendre dans tous ses messages.
Il me semble que la clé d’interprétation se trouve dans la parole que Jésus prononce. « Cessez de faire de la maison de mon Père une maison de commerce. » D’abord, Jésus dit que cette maison est la maison de son Père, la maison de Dieu est la maison de son Père … cette déclaration a dû déjà pas mal agacer les oreilles d’un certain nombre de ceux qui étaient témoins de la scène ! Mais c’est sans doute la 2° partie qui leur a semblé le plus inacceptable : vous avez transformé la maison de Dieu en maison de commerce.
Je ne sais pas si, à l’époque, on vendait sur l’esplanade du Temple des boules avec la maquette du Temple qu’on pouvait renverser pour faire neiger sur le Temple ! S’il y avait des souvenirs semblables, ce n’est pas à cela que Jésus s’est attaqué. Je l’ai dit, il aime trop les petites gens pour mépriser ce qui peut leur tenir à cœur. Ramener un souvenir du pèlerinage à Jérusalem, ça ne devait pas le chiffonner d’autant plus qu’il ne devait pas y avoir tous les souvenirs de mauvais goût que l’on trouve dans certains lieux où justement les marchands du Temple sont bien trop présents !
Moi, je pense qu’en renversant les tables des changeurs et en chassant les animaux, c’est au système des sacrifices que Jésus s’en prenait. On peut comprendre que les hommes aient besoin de signes qui accompagnent leur prière et qu’offrir un sacrifice, c’était une manière très incarnée de vivre la prière. Oui, ça on peut le comprendre et l’accepter, comme une bougie que l’on fait brûler va symboliser et porter la prière de ceux qui ne savent pas bien prier. Encore une fois, Jésus n’est pas contre la piété populaire.
Mais le dérapage est tellement facile. Vous connaissez la boutade de Voltaire qui disait : « Dieu a créé l’homme à son image, et l’homme le lui a bien rendu ! » C’est-à-dire que nous sommes toujours en train de nous fabriquer un Dieu à notre image. Or, comme nous, nous nous laissons plus facilement attendrir quand on nous offre quelque chose de conséquent, eh bien, très vite les hommes ont pensé que Dieu était comme eux. Du coup, pour obtenir l’exaucement des prières de demande, on était prêt à offrir un mouton si on avait vu qu’un précédent sacrifice avec une tourterelle n’avait pas suffi pas et si, vraiment ça ne marchait encore pas, on ira jusqu’à offrir un bœuf.
Puisque tout s’achète dans la vie, les hommes se sont mis à fonctionner avec Dieu comme ils fonctionnaient entre eux. C’est cela, c’est ce système que Jésus veut casser dès le début de son ministère parce qu’il était venu pour révéler la gratuité de l’amour de Dieu et de son Salut. C’est sur ce mystère inouï de la gratuité du Salut que St Paul a réfléchi, particulièrement dans l’épitre aux Romains, dont nous avons lu des extraits pendant un long mois dans les messes en semaine. C’était tellement fondamental qu’il fallait vraiment tout ce temps. Et justement, quand nous rentrons, aujourd’hui, dans une église, que voyons-nous en premier ? Une grande croix qui nous rappelle justement la gratuité du Salut, s’il y en a un qui a payé, c’est lui, Jésus, nous, désormais, il ne nous reste plus qu’à tendre les mains comme des pauvres pour accueillir gratuitement cet amour qui se déverse en permanence sur nous, jaillissant de son côté ouvert. Dans la grande tradition des prophètes qui ont souvent dénoncé la dérive du système des sacrifices, on comprend que Jésus se soit mis en colère au début de son ministère pour bien remettre les pendules à l’heure.
Pour nous, le système des sacrifices est terminé, mais la question se pose quand même : est-ce que nous croyons vraiment à la gratuité du Salut ? Ne serait-il pas nécessaire que Jésus vienne aussi régulièrement faire du ménage dans nos cœurs et dans nos âmes qui peuvent devenir les lieux d’un commerce, d’un trafic indigne ? Est-ce qu’il ne nous arrive pas, dans nos prières, d’avoir avec Dieu des conversations de marchand de tapis : si tu me donnes ça, je te donne ça ! Je suis prêt à tel sacrifice pour que tu répondes à ma prière … Croyons-nous à la gratuité du Salut ? Quand nous entrons dans une église ou dans notre chapelle est-ce d’abord et avant tout pour le remercier pour la gratuité de son amour sauveur qu’il déverse en permanence et en surabondance dans le cœur de tous ceux qui se tournent vers lui avec foi ?
Un mot sur la 2° lecture, je préfèrechoisir cette lecture plutôt que le magnifique texte de la source qui jaillit du Temple dans la 1° lecture parce que ce texte d’Ezéchiel, je le commente régulièrement dans les retraites que je prêche. Et puis, cet extrait de la 1° lettre aux Corinthiens peut tellement nous parler puisqu’il nous rappelle que le sanctuaire le plus sacré, c’est nous, notre personne, la personne des frères et sœurs. Et s’il y avait une échelle dans la sacralité, le sanctuaire le plus sacré, c’est la personne des petits et nous ne pourrons jamais oublier que, dans le scandale des violences sexuelles dans l’Eglise, ce sanctuaire a été profané par ceux-là même qui avaient été appelés pour en prendre soin. Mais ce sanctuaire est encore régulièrement profané partout dans le monde quand on laisse des pauvres mourir de faim, quand on ne reconnait pas à chaque être humain sa dignité.
Nous ne pouvons que le constater avec douleur : le temple, le plus sacré qu’est chaque être humain est trop régulièrement profané. Je me rappelle cette parole de Don Helder Camara qui disait jadis au Brésil : quand une église est profanée, on me demande une messe de réparation et ça arrive souvent car les militaires de la junte s’en prenaient souvent à ce que les paysans avaient de plus cher, leur foi, c’est pourquoi ils aimaient profaner les églises. Don Helder répondait volontiers à cette demande.
Mais il s’étonnait que lorsqu’un pauvre était assassiné ou mourait de faim, personne ne lui demandait une messe de réparation alors que le Temple de la présence de Dieu, le Temple le plus sacré venait d’être profané. Laissons retentir ces paroles : « Ne savez-vous pas que vous êtes un sanctuaire de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le sanctuaire de Dieu, cet homme, Dieu le détruira, car le sanctuaire de Dieu est saint, et ce sanctuaire, c’est vous. »
Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce de croire en la gratuité du Salut et de ne jamais nous habituer à toutes les profanations du Temple le plus sacré qu’est le corps de chaque être humain sans nous indigner profondément.
