Quelques années après Thérèse d’Avila (morte en 1582), un jésuite, le père Lallemant (mort en 1635) va donner des éléments très importants pour comprendre cette seconde conversion. Je le cite :
« Nous passons des années entières, et souvent toute la vie, à marchander si nous nous donnerons totalement à Dieu. Nous ne pouvons nous résoudre à faire le sacrifice entier (…) (cf. Christian de Chergé : en gros, nous pouvons dire que nous avons donné notre vie à Dieu, mais comme ça nous coûte quand il nous la demande dans le détail !) Nous combattons contre Dieu des années entières et nous résistons aux mouvements de sa grâce qui nous poussent intérieurement à quitter une partie de nos misères en quittant les vains amusements qui nous arrêtent et nous donnant à lui sans réserve et sans remise. Mais, accablés de notre amour-propre, aveuglés de notre ignorance, retenus par de fausses craintes, nous n’osons franchir le pas ; et de peur d’être misérables, nous demeurons toujours misérables, au lieu de nous donner pleinement à Dieu, qui ne veut nous posséder que pour nous affranchir de nos misères » Et là, je veux citer cette si belle parole de St Augustin qui rejoint bien ce que le pape disait de l’acédie pastorale : St Augustin résume bien tout cela : « Vous avez, peut-être, peur de vous perdre en vous donnant ; mais, c’est justement en ne vous donnant pas, que vous vous perdriez ! ». Il ajoutait : « C’est tout entier que Celui qui t’a fait t’exige » Sermon 34
Je cite encore le père de Wilhelem qui commence lui-même par citer un extrait « d’une lettre aux frères » du père René Voillaume : « Apprendre à franchir généreusement les étapes successives de la croissance du Christ en nous est aussi important que d’avoir bien commencé en quittant tout pour suivre Jésus, lors du premier appel qui nous a conduit au noviciat ». Dans une première étape, celui qui désire sincèrement donner sa vie à Dieu n’a pas encore l’expérience « de l’impossibilité humaine et naturelle (…) de vivre en harmonie avec l’ordre surnaturel des conseils. Dans la jeunesse, il y a en effet comme une correspondance entre la générosité propre au tempérament de cet âge et l’appel de Jésus à tout quitter pour le suivre ». Puis, peu à peu « avec le temps et la grâce du Seigneur, insensiblement, tout va changer. L’enthousiasme humain fait place à une sorte d’insensibilité pour les réalités surnaturelles ; le Seigneur nous semble de plus en plus lointain et nous sentons à certains jours comme une lassitude nous gagner… En un mot, nous entrons progressivement dans une nouvelle phase de notre vie, découvrant, à nos dépens, que les exigences de la vie religieuse sont impossibles. » Il est urgent alors de reconnaître clairement cette « impossibilité radicale » pour les seules forces humaines, sous peine de sombrer, plus ou moins consciemment, dans la médiocrité et de masquer tout cela par la recherche de compensations diverses. Le Père Voillaume souligne qu’expérimenter cette régression apparente ne signifie pas qu’il y ait eu infidélité grave de notre part, ou abandon de la part du Seigneur. Ce peut être tout simplement l’annonce d’une nouvelle phase de notre route vers Dieu : la fin de « l’adolescence » spirituelle. Avec perspicacité, il note que « ce qui est encore plus déroutant, c’est que, plus nous aurons été généreux et fidèles à la grâce », plus le chemin sur lequel le Seigneur nous a lui-même engagé « nous apparaîtra impossible » ! Dans cette situation, la tentation serait de se contenter de mener une vie simplement « honnête », alors que la résolution du dilemme consiste à accepter « de repartir, dans une nouvelle perspective, vers une nouvelle manière d’être pauvre, obéissant, chaste, charitable, priant ». Ainsi, le « second appel » se fait-il entendre à l’intérieur d’une expérience de pauvreté spirituelle. Seul un don de soi renouvelé au Seigneur permet alors d’entrer de façon encore plus radicale dans la perspective de l’absolu évangélique. « Croire que Jésus a dit la vérité en affirmant que « cela était possible à Dieu », c’est ce qui nous reste à découvrir et à vivre pour rendre cette troisième étape possible. » Il s’agit donc de « perdre » réellement sa vie pour la retrouver tout entière dans le Christ et devenir ainsi véritablement ses « amis ». Parce qu’elle est fondamentalement évangélique, cette démarche concerne tous les baptisés, quel que soit par ailleurs leur état de vie (laïc ou consacré).
Retenons donc que la 2° conversion, celle qui nous fera repartir, se vit dans un don renouvelé de nous-mêmes dans la conscience de notre pauvreté et donc dans un appel permanent à la puissance de la grâce qui peut faire en moi ce que je désire faire sans y parvenir par mes propres forces.
