8 mai : samedi 5° semaine de Pâques. A l’école de Timothée pour découvrir la vraie liberté.

Vous avez sans doute compris que parmi les évangélisateurs des Actes, j’avais un faible pour Barnabé. L’autre jour, en rentrant à la sacristie, je disais à mes confrères que lorsque je serai pape, je choisirai le nom de Barnabé ! C’est vrai que c’est dommage qu’aucun n’y est pensé jusqu’à maintenant ! Aujourd’hui, dans la 1° lecture, ce n’est pas Barnabé qui est sous le feu des projecteurs, mais Timothée. Pourtant, je ne résiste pas à l’envie de vous dire encore un mot de Barnabé en vous expliquant pourquoi il n’est plus sous le feu des projecteurs. La raison est simple, Paul et Barnabé se sont séparés et ce n’est pas vraiment une séparation à l’amiable. Nous savons qu’il y avait eu une première brouille entre Paul et Marc, qu’on appelle Jean-Marc dans les Actes. On ne connait pas exactement les raisons de cette brouille, mais comme je le disais en début de semaine, suivre Paul, c’était très fatigant et vivre avec lui, c’était sûrement assez éprouvant. Jean-Marc en a sa claque, il a jeté l’éponge ! (Ac 13,13) 

Mais assez vite la mission devait manquer à Marc qui a demandé à être réintégré et c’est là que Paul a été catégorique, peut-être un peu tête de cochon en disant qu’il ne voulait pas reprendre quelqu’un qui les avait abandonnés et le terme grec utilisé est très fort puisque c’est celui qui donnera le verbe apostasier. Barnabé ne voudra pas se plier à cette décision de Paul qu’il estime injuste et va donc se séparer de Paul. Mais c’est là que c’est très beau car de cette brouille va naître un élan missionnaire plus grand puisqu’il n’y aura plus une seule équipe de missionnaires, mais deux : Barnabé fera équipe avec Marc et Paul avec Timothée. Et comme Paul et Barnabé sont deux belles personnalités, ils ne vont pas passer leur temps à se critiquer et se glisser des peaux de bananes, du coup l’évangélisation avancera deux fois plus vite ! Oui, c’est bien vrai, Dieu sait écrire droit avec les lignes courbes de la vie des évangélisateurs, ceux d’hier, comme ceux d’aujourd’hui !

Venons-en maintenant à Timothée puisque, aujourd’hui, c’est lui qui entre en scène ! On peut dire que ce Timothée était vraiment quelqu’un d’a-typique ! Vous avez entendu : il a une mère juive devenue chrétienne et un père grec, païen. Ce n’est vraiment pas banal pour l’époque car les mariages mixtes c’est-à-dire de personnes de différentes religions ne devaient pas être si fréquents que ça à l’époque ! D’autant plus que la pureté donc l’interdiction de tout mélange est un principe essentiel du judaïsme, or Timothée avait une mère juive. Du coup, on peut penser que cette mère devait avoir du caractère. En effet, vous savez que, chez les juifs, c’est la mère qui transmet la religion ou plutôt l’identité juive. Ce qui se comprend assez bien puisqu’on est forcément sûr de qui est la mère, pour le père, il peut toujours y avoir un doute ! Sa mère étant juive, Timothée aurait donc dû être juif car, à sa naissance, bien évidemment, sa mère n’était encore pas devenue chrétienne, or nous apprenons dans ce passage qu’il n’est pas circoncis. Vous voyez c’est une famille pour le moins libérale en matière de religion : mariage mixte, enfant élevé sans carcan religieux. Il est important d’avoir cela en mémoire pour bien comprendre la suite.

Quand Paul demande à Timothée de devenir son collaborateur, il lui dit qu’il faudra se faire circoncire, la raison est simple : c’est la condition pour que les juifs acceptent de l’écouter. Timothée aurait pu dire à Paul, j’ai été élevé dans la liberté, dans l’ouverture, la tolérance, ton truc rétro qui marque l’appartenance à une religion, je n’en veux pas, je suis au-dessus de ça. Mais, Timothée ne réagit pas de cette manière : puisque Paul lui explique que c’est nécessaire pour l’évangélisation, il l’accepte. Du coup, je me dis, que c’est en acceptant la circoncision que Timothée a manifesté sa vraie liberté. C’est vrai que ça n’a pas dû être évident pour lui. Mais il a su discerner clairement ce qui avait une valeur d’absolu et ce qui n’avait qu’une valeur relative. L’absolu, c’est l’évangélisation, c’est le but à atteindre, c’est ce qui doit le mobiliser totalement. Le relatif, c’est la circoncision, eh bien puisque c’est relatif, il pouvait l’accepter même si ça le chagrinait un peu ! Je crois qu’en nous mettant à l’école de Timothée, nous pourrons apprendre ce qu’est la vraie liberté et la vraie liberté elle exigera toujours qu’on ne confonde pas l’essentiel et l’accessoire, l’absolu et le relatif.

Un certain nombre de débats dans l’Église tournent au vinaigre quand nous donnons au relatif une valeur d’absolu. On en a un bel exemple dans le dialogue si difficile avec les intégristes. Je prends volontairement un exemple où ce sont les autres qui sont en cause, mais je pense qu’en nous examinant chacun, nous n’aurions pas de mal à trouver des exemples qui montrent que nous aussi, il nous est arrivé de déraper en confondant le relatif et l’absolu. Les intégristes donnent au rite une valeur d’absolu, or le rite est relatif, la preuve, il a varié au cours de l’histoire et aujourd’hui même, il y a plusieurs rites en vigueur selon que vous vous trouvez dans des Églises orientales ou latines. Mais les intégristes ont donné au rite une valeur d’absolu, du coup, on ne peut plus discuter. Confondre l’essentiel et l’accessoire, c’est vraiment terrible, ça ne permet plus aucun dialogue.

Il n’est pas inutile de prendre le temps de nous interroger sur ce que nous définissons comme absolu dans nos vies et de vérifier si ça l’est vraiment. Je pense qu’avoir des idées claires sur ce qui est absolu et ce qui est relatif nous permet d’accéder à la vraie liberté. Autrement, nous risquons vite de nous entêter en disant : ok, moi, on peut me demander ça, mais pas plus, je n’irai pas plus loin, je ne veux quand même pas perdre mon âme. Timothée accepte la circoncision pour l’évangélisation parce qu’il avait perçu que la circoncision était relative, alors que l’évangélisation était essentielle. Est-ce vraiment Timothée qui l’avait perçu ? On n’en sait rien ! Peut-être bien qu’il a eu besoin que Paul l’aide à faire ce chemin de discernement. Nous aussi, nous pouvons avoir besoin d’être aidés car le discernement pour ne pas confondre l’absolu et le relatif est souvent difficile et donc, nous ne pourrons pas faire ce discernement si nous restons seuls. Je dis que c’est difficile parce qu’il y a du passionnel qui nous empêche d’être parfaitement lucides, objectifs. 

Il y a quelques années, j’avais prêché la retraite des prêtres de Viviers à La Louvesc, la patrie de St Jean-François Régis. Je vous avoue que je ne connaissais pas grand-chose sur St Jean-François Régis qui fut un très bel évangélisateur de cette région de l’Ardèche au climat assez rude qu’on appelle le Vivarais. Et, là-bas j’avais trouvé un très bon article du père jésuite Louis Sintas que j’ai tout de suite mis de côté car il exprimait très bien cette problématique de l’absolu et du relatif sur laquelle il me semble si important d’avoir des idées claires. 

St François Régis avait le grand désir de partir au Canada, il en fait part à son supérieur qui refuse en lui disant : « Votre Canada, ça sera le Vivarais ! » Un peu déconcertant comme réponse quand on est habité par un si grand projet ! Mais voilà ce que le père Sintas écrivait pour expliquer cette réponse, je vous le lis, même si c’est un peu long, parce que c’est tellement écalairant : « Le 1° élément à remarquer dans cet événement, c’est combien les choses sont claires dans l’esprit de Jean-François Régis. Il a fait sa proposition avec détermination. Il l’a faite avec d’autant plus d’énergie que, pour lui, cette proposition lui paraît être le meilleur moyen de remplir sa vocation. Mais elle n’est qu’un moyen. Sa préoccupation essentielle n’est pas dans le désir de partir au Canada. Sa préoccupation essentielle demeure bien celle qui l’a fait entrer au noviciat, à savoir : Servir Dieu, Notre Seigneur dans l’Église, sous la conduite de la compagnie. Voilà où François situe tout le poids de sa vie, tout l’objectif de son désir. Il a intégré à son existence la 1° phrase des Exercices Spirituels de St Ignace, le fondement de toute la vie spirituelle : n’avoir d’autre désir que de servir Dieu, Notre Seigneur. Peu à peu, c’est cela qui est devenu toute sa vie. Tout le reste a trouvé, sous l’éclairage de cette lumière, sa position juste de moyen au service de l’unique fin. Le choix des moyens n’a plus l’importance primordiale qu’il peut avoir dans des existences moins lucides sur la fin unique, seule nécessaire. La réponse négative du supérieur ne peut plus atteindre François de façon grave. Ayant clarifié son désir, l’ayant purifié et approfondi, il ne se laisse plus démolir par un refus qui ne vise pas son choix fondamental. Sa vocation demeure intacte, pleinement accueillie par le supérieur, en cette heure même où il refuse à François le moyen qu’il propose pour la mettre en œuvre. Même si sa sensibilité en souffre. Il ne fait pas du choix des moyens une question de vie ou de mort. » Fin de la citation !

Pour acquérir la vraie liberté, il convient donc de ne jamais confondre la fin et les moyens comme dit le père Sintas ou l’absolu et le relatif comme je le disais. Eh bien, que, par l’intercession de Saint Timothée, la grâce nous soit donnée de ne jamais les confondre.

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