Mardi 13 décembre : Journée pour Dieu Disciples-missionnaires à la suite du Baptiste

13 décembre 2022 0 Par Père Roger Hébert

J.P.D.  13 décembre 2022 

Jean-Baptiste, le précurseur

Introduction : La figure emblématique du temps de l’Avent

Pour vivre cette Journée pour Dieu, nous avons choisi de mettre nos pas dans les pas de Jean-Baptiste, la figure emblématique du temps de l’Avent. Nous nous en sommes rendus compte avec les deux dimanches que nous venons de vivre où l’Evangile nous présentait justement cette figure du Baptiste.

A partir de la figure du Baptiste, en mettant nous pas dans ses pas, nous pourrions être conduits sur plusieurs chemins, tous aussi légitimes les uns que les autres. On pourrait, par exemple, retenir son appel vigoureux à la conversion, son appel à poser des choix assez radicaux c’était l’Evangile d’il y a 15 jours. Mais c’est plutôt sur la figure du précurseur, sur sa mission de préparer le chemin du Seigneur que nous avons choisi de nous arrêter. Cette mission nous renverra de manière assez immédiate à notre propre mission, cette mission à laquelle le pape François ne cesse de nous appeler de devenir des disciples-missionnaires.

1. Deux « illustrations » de l’importance de cette mission de Précurseur

Cette mission de précurseur, elle consiste à préparer le chemin du Seigneur, à désigner celui qui vient et à s’effacer devant lui, nous allons avoir l’occasion d’approfondir ces points. Mais avant de le faire, je veux tout de suite préciser que cette mission est tellement importante que c’est celle qu’a retenue l’iconographie. Certes, elle représente Jean-Baptiste vêtu plus que sobrement, selon ce que dit l’Evangile et évoque donc ainsi son appel à faire des choix radicaux, mais elle le représente surtout le doigt tendu. Si vous regardez un tableau, une icône et que vous voyez un homme avec le doigt tendu, c’est Jean-Baptiste. Dans l’iconographie, il y a des codes, comme ça, qu’il est bon de connaître. On reconnait toujours Jésus à son auréole crucifère, Pierre, à la clé qu’il porte et donc, on reconnait Jean-Baptiste à son doigt tendu qui désigne l’Agneau de Dieu. Nous aurons l’occasion d’y revenir.

Il y a un autre élément qui souligne l’importance de cette mission de précurseur pour Jean-Baptiste. Cet élément, il est bien possible que vous l’ignoriez et ça n’aurait rien d’étonnant ! Vous savez que je suis originaire du diocèse du curé d’Ars, eh bien, il y a un choix qu’il a fait et que j’aime bien mentionner. On parle du curé d’Ars, mais vous savez que son nom était : Jean-Marie Vianney. Enfin, ça c’était son nom jusqu’à sa confirmation qu’il fera assez tardivement. Il est né en 1786, son enfance sera donc passablement perturbée par la révolution et ses conséquences, c’est ainsi qu’il devra attendre 1799 pour faire sa première communion dans une messe célébrée clandestinement, il a 13 ans. 

Cette 1° communion, vécue dans ces conditions, le marque profondément, il réalise qu’un prêtre a risqué sa vie pour lui donner Jésus. Si un prêtre a été capable de risquer sa vie pour lui donner Jésus, ça dit l’importance de l’Eucharistie et ça ne peut que renforcer son désir d’être prêtre. Il désire, lui aussi, donner sa vie pour que tous puissent accueillir Jésus qui veut se donner à tous et, comme ce prêtre a beaucoup risqué pour lui donner Jésus, il est prêt à tout pour devenir prêtre. De fait, il devra souffrir de nombreuses humiliations dans sa formation, mais pour donner Jésus, il est prêt à tout. Et, alors, il va le manifester concrètement : le jour de sa confirmation en 1807, il a donc 21 ans (il sait donc très bien ce qu’il fait !) il prend, ce jour-là, une décision étonnante : il rajoute Baptiste à son prénom. Comme il s’appelait Jean-Marie, il intercale Baptiste entre Jean et Marie et, désormais, il signera tous les actes de ce nom : Jean-Baptiste-Marie Vianney. Pour lui, le Baptiste était son modèle, avec son doigt tendu, il désignait Jésus, il préparait le chemin pour que Jésus puisse accomplir sa mission de Salut dans les cœurs, c’est ce qu’il veut faire en devenant prêtre : « gagner des âmes à Jésus » comme il le dira … c’est l’inverse du Grappin qui, lui, cherchera à les enlever selon le nom évocateur qu’il lui a donné.

Heureusement, il n’y a pas besoin d’être prêtre pour préparer le chemin du Seigneur ! C’est la mission de tous les baptisés et c’est ce que ne cesse de rappeler le pape François en appelant tous les baptisés à devenir des disciples-missionnaires. C’est le refrain qui revient en permanence dans le 1° grand texte du pape François, Evangelii Gaudium, la joie de l’Evangile. Mais j’ai été très étonné de voir que, dans ce texte, François ne parlait pas du Baptiste ! Il n’est mentionné qu’une fois, j’oserai dire de manière anecdotique, dans la prière finale adressée à la Vierge Marie. Ceci dit, le pape aura d’autres occasions de parler du Baptiste et de le donner en exemple à ceux qui entendent l’appel à devenir disciples-missionnaires, je le citerai une fois ou l’autre.

1. Le choix de son terrain de mission, un choix étonnant.

« En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste, qui proclame dans le désert de Judée » Mt 3,1 C’est ainsi que commençait l’Evangile d’il y a 10 jours. Je dis que le terrain de mission choisi est assez étonnant puisqu’il s’agit du désert et du désert de Judée plus particulièrement. Pour vous le situer, c’est le désert qu’on trouve assez vite quand on sort de Jérusalem en direction de la Mer Morte. Ce n’est pas un désert de dunes comme on imagine souvent les déserts, mais un désert de rocailles, en tout cas, si vous êtes allés en Terre Sainte, encore aujourd’hui, c’est un désert même si la ville de Jérusalem qui ne cesse de s’agrandir, grignote ce désert, il reste encore pas mal de désert … et à l’époque de Jean-Baptiste, c’était vraiment un désert !

Oui, c’est étonnant qu’un prédicateur s’installe dans un désert, on s’attendrait à ce qu’il cherche, au contraire, un lieu peuplé pour que sa parole puisse être entendue par un maximum de personnes. Eh bien, ça n’a pas été le choix de Jean-Baptiste et ce choix était à la fois stratégique et symbolique, c’est ce que j’aimerais développer.

1.1 Le désert, un choix stratégique

         Tous ceux qui sont allés faire un trek dans un désert s’en sont rendus compte : en fait, les déserts ne sont jamais totalement déserts, on y croise toujours du monde, pas des foules, mais on croise quand même des personnes. Rappelons-nous le fameux texte rapporté en Ac 8 où le diacre Philippe est envoyé par le Seigneur à midi sur une route déserte. Quelle drôle d’idée d’envoyer quelqu’un à midi et qui plus est sur une route déserte ! A midi, il n’y a personne, il fait trop chaud et si la route est déserte, à quoi bon y aller ! Mais en fait la route n’était pas si déserte que ça puisqu’il y avait un homme qui voyageait et que Philippe va rejoindre sur son char. Les déserts ne sont jamais aussi déserts qu’on ne le pense … comme les couloirs d’une prison !

         Et là, c’est particulièrement le cas, parce que ce désert de Judée était comme le lieu de rendez-vous de ceux qui sentaient un appel assez radical à la conversion. Les fouilles entreprises vers la Mer Morte ont permis de mettre à jour un monastère tenu par les Esséniens et dans les fameux manuscrits découverts dans les grottes environnantes, on a découvert les règles de vie de ces Esséniens. Au moment de la découverte, ça a suscité un grand enthousiasme et certains se sont demandé si Jésus n’aurait pas fréquenté les Esséniens, vous allez vite comprendre que ce n’était pas pensable, alors d’autres se sont mis à dire que c’était peut-être Jean-Baptiste qui l’était. Non, ce n’est pas sérieux, si je dis que Jean-Baptiste a choisi le désert comme lieu stratégique de sa mission c’est justement pour contrer l’essor des Esséniens … enfin, c’est ce qui m’est venu à l’esprit en préparant !

         Les Esséniens avaient décidé de fuir le monde sur lequel ils portaient un regard négatif : tous des pourris ! Evidemment, il y a l’occupation romaine qui pouvait justifier cette appréciation négative, mais pas que ! Pour eux, l’institution sacerdotale aussi était corrompue : tous des pourris ! Alors, ils ont fui au désert pour créer une contre-société dans laquelle ils pourraient vivre l’idéal de pureté auquel ils aspiraient. Le pur et l’impur, vous savez que ces catégories sont déterminantes dans le judaïsme comme plus tard dans l’Islam. Il faut fuir les impurs qui, quand on entre en contact avec eux, communiquent une impureté dont il faudra ensuite se purifier par une série de rites. C’est pour cela que, dans la parabole du samaritain, le lévite et le prêtre ne s’approchent pas du blessé. 

Pour un juif, j’allais dire « normal » les autres juifs étaient purs, les païens, eux, ils étaient impurs. Les juifs devaient donc se purifier quand ils rencontraient un païen mais pas quand ils rencontraient un juif. Mais pour ces Esséniens extrémistes, plus personne, à part eux, n’était pur, il fallait donc fuir le monde. Pourtant, même dans leurs monastères, ils étaient hantés par cette perspective de contracter des impuretés par des pensées. On a donc retrouvé quantité de bassins de purification avec des normes très strictes qui permettaient à ceux qui avaient été purifiés de ne pas croiser ceux qui descendaient et ne l’étaient pas encore. De la folie … et en même temps, il y avait à l’origine, ce beau désir de retrouver la pureté de la foi et ça attirait pas mal de gens !

         C’est sans doute pour cela que Jean-Baptiste s’est installé dans ce désert, c’est pour aller à la rencontre de ceux qui sentaient un besoin de conversion et qui étaient donc attirés par les Esséniens, mais peut-être aussi repoussés par les exigences un peu folles d’abandon du monde, de pratiques enfermantes avec tant de règles de pureté. La prédication du Baptiste sera d’une tout autre tonalité, St Luc nous la rapporte. Ceux qui étaient habités par ce désir venaient voir Jean-Baptiste et lui demandaient : « Que devons-nous donc faire ? » Jean leur répondait : « Celui qui a deux vêtements, qu’il partage avec celui qui n’en a pas ; et celui qui a de quoi manger, qu’il fasse de même ! » Des publicains (c’est-à-dire des collecteurs d’impôts) vinrent aussi pour être baptisés ; ils lui dirent : « Maître, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « N’exigez rien de plus que ce qui vous est fixé. » Des soldats lui demandèrent à leur tour : « Et nous, que devons-nous faire ? » Il leur répondit : « Ne faites violence à personne, n’accusez personne à tort ; et contentez-vous de votre solde. » Lc 3,10-14

         Jean-Baptiste est donc allé là où il y avait des gens désireux de se convertir, mais on pourrait dire qu’il les a comme sauvés de la secte des Esséniens en leur proposant de vivre leur foi dans le monde et non pas en se coupant du monde ! Il leur dit que c’est en accomplissant leur devoir d’état qu’ils deviendront de bons croyants, pas en se retirant du monde ! Vous comprenez en quoi il devient un modèle pour nous qui voulons devenir disciples-missionnaires. Nous n’avons pas à fuir le monde, nous ne devons pas poser sur le monde un regard négatif. Cette attitude n’est pas chrétienne ! Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils. Jn 3,16 Et le monde que Dieu a aimé, le monde de l’époque, il n’était pas très beau, mais Dieu l’a aimé, on ne fait rien de bon quand on n’aime pas ! Comme le dit le proverbe chinois, plutôt que de maudire la nuit, il vaut mieux allumer une lumière ! Je vous avoue que c’est la préparation de cette intervention qui m’a fait comprendre le choix du désert comme un choix stratégique pour le Baptiste ! Mais c’est aussi un choix symbolique et c’est ce que je veux développer maintenant.

1.2 Le désert, un choix symbolique

C’est justement en cherchant comment le pape François a parlé du Baptiste que j’ai trouvé cette dimension symbolique du désert. Le pape, dans une de ses interventions, mais j’ai oublié de noter la référence, nous invitait à chercher quels étaient les déserts de notre monde d’aujourd’hui, ces déserts dans lesquels l’appel à la conversion a besoin de retentir. Dans Evangelli Gaudium, il va beaucoup développer cette notion de périphéries existentielles qui lui tient tant à cœur. Voilà les déserts de notre monde d’aujourd’hui, ce sont ces lieux, ces espaces, ces réalités que le pape appelle les périphéries existentielles. Evidemment, ce terme ne désigne pas le territoire géographique des périphéries des grandes villes encore que bien des banlieues soient de vraies périphéries au sens que le pape donne à ce mot. Il veut parler de tous ces lieux dont l’Eglise est loin. 

Attention, ne disons pas trop vite : ces lieux où les gens sont loin de l’Eglise, disons plutôt : ces lieux, ces gens dont l’Eglise est loin … et Dieu sait s’il y en a ! D’où l’invitation du pape à devenir des disciples-missionnaires pour les rejoindre. D’où l’appel du pape à vivre dans « une Eglise en sortie » pas une Eglise dans laquelle on se chauffe entre gens bien, entre gens convaincus. Il ne s’agit pas de recréer ce que les Esséniens avaient voulu créer : une réserve de gens purs qui ne se laisseraient plus contaminer par le contact avec les impurs ! 

De fait, Jésus va apporter une révolution extraordinaire par rapport au système de pureté légal, tel qu’il était envisagé dans le judaïsme. Jusque-là, c’était l’impur qui contaminait le pur. Jésus va montrer que désormais, avec lui, c’est l’inverse, c’est lui, le pur qui va purifier les impurs en prenant sur lui leurs impuretés. On le verra très bien dans la manière dont nous sont racontées les guérisons des lépreux. Il ne fallait pas toucher les lépreux parce que leur maladie, leur impureté allait contaminer la personne saine. Eh bien, lui, Jésus, il touche les lépreux et ce n’est pas lui qui va être contaminé, mais ce seront eux, les lépreux qui seront contaminés par la pureté de Jésus. Si on transpose, on peut donc dire que la présence active des chrétiens dans le monde va devenir ce qui régénèrera le monde. C’est le symbole de la lumière que St Jean utilisera dans le prologue : en Jésus, la lumière est venue dans le monde de ténèbres. Désormais partout où il y a des chrétiens, il y a comme de petites lumières qui rendent les ténèbres moins épaisses. Il est donc essentiel que les chrétiens ne restent pas entre eux (cf. le cocon !). C’est exactement le sens de la prière de St François, c’est là où il y a des ténèbres que la lumière est nécessaire ; c’est là où il y a de la haine que l’amour est nécessaire …. 

Je crois que c’est ce que nous apprend le Baptiste en choisissant le désert comme lieu de mission, un lieu stratégique et symbolique. Evidemment sur l’aspect symbolique du désert, j’aurais pu dire bien plus de choses, mais on les développe plus au moment du carême, le désert étant le lieu où il n’y a rien pour nous aider à mieux trouver Dieu. Nos traversées de désert peuvent donc être aussi des chemins de Salut !

2. En donnant ses disciples, le Baptiste refuse la séduction

Je vais m’expliquer sur le sens que je donne au titre de cette 2° partie, pourquoi je parle de refus de la séduction de la part du Baptiste et pourquoi c’est si important pour ceux qui veulent devenir disciples-missionnaires. Mais auparavant, il me faut revenir sur cet épisode que raconte l’Evangile de St Jean dans lequel nous voyons le Baptiste donner ses disciples à Jésus. Je le dis tout de suite, c’est en méditant sur cet épisode que Jean-Marie Vianney a choisi d’ajouter Baptiste à son prénom. Il voulait être comme le Baptiste, celui qui donnerait des disciples à Jésus et c’est bien cela être disciple-missionnaire : faire des disciples pour Jésus, donner des disciples à Jésus.

2.1 Le Baptiste donne ses disciples à Jésus

Lisons le passage de St Jean 1,35-37 : Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » Les deux disciples entendirent ce qu’il disait, et ils suivirent Jésus. La déclaration de Jean-Baptiste qui désigne Jésus comme l’Agneau de Dieu est comme un signal que le Baptiste lance à ses disciples, c’est comme s’il leur disait : ce n’est plus moi qu’il faut suivre, mais c’est lui. 

On pourrait s’arrêter longuement sur cette désignation de Jésus comme « Agneau de Dieu » et pourquoi elle produit un tel effet, mais ce n’est pas le sujet du jour ! Retenons simplement le brio du Baptiste qui offre ses disciples à Jésus : ce n’est pas rien comme démarche. Imaginez un patron qui offre les meilleurs ouvriers qu’il a formés avec patience à un autre patron, ça paraitrait complètement fou ! C’est ce que fait Jean-Baptiste qui a clairement conscience qu’il n’est que le Précurseur, que ce n’est pas vers lui que doivent converger les foules, mais qu’il n’est là que pour préparer leurs cœurs. Lui, il était là pour accueillir leur désir de conversion et il leur a manifesté que ce désir était bon. Il a posé un geste symbolique, par le baptême qu’il leur a donné, que leur ancienne vie, leurs anciens désirs désordonnés devaient être noyés dans les eaux du Jourdain. Il les a enseignés pour qu’ils comprennent bien qu’ils n’avaient pas à quitter le monde pour vivre en véritable croyants. Tout ce qu’il pouvait faire, tout ce qu’il devait faire, Jean-Baptiste l’a fait et bien fait, mais il avait conscience qu’il n’était pas celui qui pourrait remplir leur cœur d’amour. Car la conversion dont le Baptiste était devenu comme un spécialiste comporte deux versants : il faut se séparer de son péché, 1° versant pour vivre dans l’amour, 2° versant. 

Le Baptiste avait la possibilité d’accompagner le désir de conversion, mais il ne pouvait pas aller au bout du processus. Il pouvait montrer ce qu’il fallait faire, mais il n’était pas en son pouvoir de donner la force de l’accomplir. C’est pour cela qu’il se considérera comme indigne de délier les courroies des sandales de Jésus, il mesure l’écart qu’il y a entre lui et Jésus. Du coup, c’est comme s’il disait à ses disciples, maintenant, c’est auprès de lui que vous serez le plus utile parce que c’est lui qu’il faut aider à réussir sa mission. Il faut que lui, il grandisse et que moi, je diminue ! Jn 3,30. C’est pour cela que Jésus dira aussi que le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean-Baptiste : Jean-Baptiste ne pouvait que montrer ce qu’il fallait faire, seul Jésus donnera la force de l’accomplir. Lui, Jean, il baptise dans l’eau mais Jésus baptisera dans l’Esprit-Saint. Lc 3,16 Il est donc essentiel de conduire à Jésus. C’est vraiment la bonne attitude pour le disciple-missionnaire et c’est ce que je voudrais montrer en parlant du nécessaire refus de la séduction.

2.2 Le Baptiste refuse la séduction

Étymologiquement, séduction vient du latin se-ducere, c’est-à-dire conduire à soi. Un homme qui est séducteur ou une femme qui est séductrice, ils veulent conduire à eux des personnes qui leur plaisent, c’est le principe de la séduction. Vous comprenez bien que l’évangélisation, ça va être tout, sauf séduire, conduire à soi ! Et les récents scandales dans l’Eglise nous montrent qu’il faut se méfier de la séduction, de ceux qui sont trop séduisants, de ceux qui aiment avoir une cour d’admirateurs parce que ça finit souvent très mal ! Soit les personnes devenues des prédateurs ont joué ce rôle de séducteur, soit on leur a fait jouer ce rôle en se laissant séduire et en oubliant qu’ils n’étaient que des Jean-Baptiste et que ce n’est pas à eux qu’il fallait s’attacher mais au Christ. Mais même en dehors de toute perspective de scandales, la séduction est à bannir quand on veut devenir disciples-missionnaires. 

Et ça ne va pas être toujours évident, surtout pour ceux qui sont bien en évidence dans l’évangélisation. En effet, le Malin s’y emploie pour que les leaders tombent dans le piège de la séduction. Il n’a pas à se forcer parce qu’il est lui-même séducteur dans tous les sens du mot, c’est-à-dire qu’il cherche à attirer à lui pour détourner de Dieu et pour cela, il va utiliser toutes les stratégies possibles. Regardons cela de plus près.

2.3 La stratégie du séducteur

On pourrait s’étonner que le diable soit appelé le séducteur, qu’il cherche à jouer le jeu de la séduction parce que, vous en conviendrez toutes les représentations qu’on a de lui ne le rendent pas forcément attirant ! Avec ses cornes et sa queue fourchue, il n’a rien d’un Apollon. Quant à sa représentation biblique sous forme de serpent, elle le rend plus repoussant qu’attirant. C’est vrai ! Mais j’ai lu un petit article très intéressant sur le sujet qui, entre autres choses analysait le mythe du Don Juan, cet homme qui fait des ravages dans le cœur des femmes ! Eh bien, l’auteur montrait que le Don Juan n’était pas, en soi, un bel homme, mais c’est par sa parole qu’il charmait. De fait, les femmes sont sensibles à la parole, elles souffrent souvent que leurs maris ne leur parlent pas assez, quand ils parlent, c’est du boulot, du sport, mais elles, elles aimeraient entendre d’autres choses ! Alors quand elles tombent sur un homme qui leur parle bien, elles peuvent être attirées même si celui qui leur parle n’est pas un Apollon ! Et c’est bien ce qui s’est passé au jardin de la Genèse, le serpent qui n’est pas un Apollon a séduit la femme par la parole, une parole pervertie !

Du coup, vous comprenez que tous ceux qui ont, d’une manière ou d’une autre, un ministère de la Parole, vont être dans le collimateur du séducteur qui va chercher à les embaucher pour qu’ils se mettent à jouer aux séducteurs. Je ne pense pas d’abord à de possibles perversions sexuelles chez les orateurs même si ce n’est jamais à exclure totalement, je pense à ce désir de briller, d’attirer les regards, de rester sous le feu des projecteurs … toutes ces attitudes ne conduisent pas ceux qui écoutent à Jésus mais à l’orateur, dans ce cas je préfère parler d’orateur que de prédicateur ! 

Et c’est grave parce que ce ne sont pas les orateurs, même les meilleurs qui convertissent, mais Jésus, le livre des Actes le dit tellement explicitement : il n’y a pas d’autres noms que le Nom de Jésus par lequel nous puissions être sauvés. Ac 4, 12. Les orateurs (mais quand je dis orateurs, ça peut aussi être des chanteurs !) ils peuvent caresser un cœur, l’émouvoir et ça peut être utile et nécessaire, mais seul Jésus a le pouvoir de convertir un cœur et c’est bien ça l’objectif. Méfions-nous quand, dans un lieu, on se rend compte que tout est basé sur l’affectif, le ressenti, il y a vite risque de manipulation. Bien sûr qu’il faut du sensible parce que nous ne sommes pas de purs esprits, mais quand il n’y a que ça, on est dans la séduction et la manipulation qui va avec. Soyons clairs, seul Jésus convertit les cœurs, pas le père Machin, ni Glorious, ni les Foyers de Charité et rajoutez tous ceux que vous voulez ! Certes, Jésus a besoin d’instruments, mais d’instruments qui restent des instruments en étant conscients de n’être que des instruments et en étant heureux de n’être que cela !

2.4 Sommes-nous vraiment concernés ?

En entendant tout cela, vous pourriez me dire que vous ne vous sentez pas très concernés. A la limite, ça peut vous mettre en garde pour ne pas tomber dans le piège, mais vous pourriez penser que n’étant pas des orateurs en 1° ligne, ça ne vous concerne pas directement ! Eh bien, ce n’est pas sûr, il faut voir de près !

En effet, cette stratégie de la séduction peut se manifester dans d’autres attitudes. Dès que je me crois indispensable, je suis dans le processus : il n’y a que moi qui sache faire ceci ou cela, quand je délègue, ce n’est jamais bien fait … sous-entendu, ce n’est jamais fait comme je veux que ce soit fait ! Mais est-ce mal fait ? Pas forcément ! S’accrocher à une responsabilité, à un service peut nous faire entrer dans ce jeu pervers de la séduction sans en avoir du tout conscience. Mais puisque tout tourne autour de MOI, c’est bien le signe que ce n’est plus Jésus qui est au centre ! Et, bien souvent, on n’en est pas conscient. Cf. cet homme dans ma paroisse qui se plaignait de ne pas trouver de successeur pour reprendre sa responsabilité. Il est venu me le dire dès que je suis arrivé, évidemment, arrivant, je l’ai supplié de continuer. Et il est revenu ensuite parce qu’il aimait qu’on le supplie de rester, ça le flattait, sûrement inconsciemment, de s’entendre dire qu’on ne pouvait pas se passer de lui ! Je lui ai trouvé un successeur et à partir de ce jour, il ne m’a plus adressé la parole !

Regardons maintenant comment le Baptiste a résisté à cette stratégie de la séduction parce qu’il a dû être tenté. Rappelons-nous que des foules venaient le trouver, ça aurait pu être grisant pour lui ! Il a su résister

2.5 La double stratégie du Baptiste pour résister au séducteur

La 1° stratégie, je l’ai évoquée, a consisté à donner ses disciples à Jésus. Bonne stratégie ! Il indique clairement qu’il ne faut pas s’attacher à lui et, pour que ça soit manifeste, il détache de lui ceux qui s’étaient attachés à lui. Je n’insiste pas plus.

Mais il y a une 2° stratégie qu’il met en place, c’est son look. Je l’ai dit, le séducteur qui n’est pas forcément beau va jouer sur le pouvoir de la parole, mais c’est souvent accompagné d’un soin particulier donné au look. Si son corps n’est pas très beau, il peut le faire oublier en maniant avec brio la parole et il peut aussi le faire oublier en dissimulant sa laideur derrière un look qui en jette. Les vedettes du show-bizness jouent à fond là-dessus ! Le diable saura jouer, lui aussi, là-dessus, St Paul nous met en garde en disant qu’il est capable de se déguiser en ange de lumière pour mieux nous séduire ! 2 Co 4,14. Alors, vous allez me dire que les orateurs chrétiens ne jouent quand même pas trop sur le look en apparaissant dans des costumes issus de la haute couture ! C’est vrai, mais il y a une autre manière de parler de ce danger de jouer sur le look pour mieux séduire. 

C’est ce que l’on donne à voir de nous quand nous parlons. A toutes ces étoiles qui sont tombées du ciel catho et sur qui on a appris des horreurs, on aurait donné le Bon Dieu sans confession ! A les entendre parler, on aurait eu envie d’introduire immédiatement un procès en canonisation ! Mais ça, c’est qu’elles donnaient à voir, c’était le look, l’intérieur était nettement moins reluisant !

Jean-Baptiste, lui, il avait réglé le problème ! Sa parole n’était pas séductrice tant ce qu’il proposait était rude et son look l’était encore moins, il était vêtu d’un vêtement en poils de chameau. Ça peut nous paraître anecdotique, mais j’ai lu un très bon commentaire sur le sujet écrit par un Dominicain. Je vous le lis parce que c’est délicieux, ça s’intitule : Nom d’un chameau !

Quelle drôle d’idée, pour un prophète, d’avoir un vêtement de poils de chameau ! Évidemment, cela tient chaud au cours des nuits glaciales du désert. D’ailleurs, cet animal est un signe de richesse. Dans le monde antique, on compte la fortune d’un homme en troupeau de chameaux ! Il est endurant, dur au mal, transportant les biens précieux. Et le bien précieux par excellence dans le désert, c’est l’eau !

Mais le chameau est aussi déclaré impur, non casher, par le lévitique. Il est donc interdit d’en manger ! Les Pères du désert et les Pères de l’Église, nos pères dans la foi, trouvaient également que le corps difforme du chameau, avec ses deux grosses bosses, ressemblait à l’impie défiguré qui porte son lourd fardeau de péchés sans jamais s’en décharger. Sans compter l’odeur… Un vêtement de pécheur plus que de prophète, semble-t-il.

Mais avez-vous déjà vu un chameau s’asseoir ? Pour cela, il se met littéralement à genoux avant de replier ses pattes arrière. Saint Jérôme y voyait l’humilité de celui qui s’abaisse devant son maître. Et du pécheur qui fait pénitence devant son Dieu.

Jean le Baptiste annonçait ainsi un baptême de pénitence. La pénitence n’est pas une punition après la confession mais un acte que nous posons pour repartir dans le juste chemin et recommencer à aimer après avoir reçu le pardon de Dieu. Comme un chameau courageux qui se remet en route. Plus léger.

         Jean-Baptiste par cet habit peu reluisant a résisté à la tentation de la séduction en endossant donc cet habit de pécheur. Avec cet habit sur le dos, il manifestait donc qu’il n’était pas meilleur que ceux qu’il baptisait. J’aime cette photo qui nous est donnée chaque année du pape allant se confesser le jour où il y a une célébration pénitentielle à la basilique St Pierre. Le curé d’Ars, quand il confessait disait souvent, quand il entendait l’aveu des péchés : moi aussi ! Quelle humilité ! L’humilité véritable, c’est la marque du vrai prédicateur, du vrai témoin !

Conclusion : Un nécessaire et permanent besoin d’ajustement

         Pour parodier une formule célèbre, je dirai : On ne nait pas témoin véritable, on le devient ! Il y aura besoin d’ajustements et ça ne sera jamais fait une fois pour toutes. 

On le voit bien dans la vie du Baptiste. Quand Jésus vient se faire baptiser, au départ Jean-Baptiste refuse en disant : « C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi ! » Mt 3,14 En toute logique, il a raison, mais Jésus insiste en expliquant à Jean-Baptiste que c’est normal qu’il ne comprenne pas tout, tout de suite : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. » Alors Jean le laisse faire. Mt 3,15 

J’aime cette dernière mention : alors Jean le laisse faire, alors Jean se laisse faire. C’est ainsi que nous deviendrons, à la suite du Baptiste, de vrais témoins, des disciples missionnaires, c’est en nous laissant faire, en nous laissant ajuster, en nous laissant façonner et refaçonner, en nous laissant pétrir. Cf. le livre lu pendant la retraite : comment Jésus a pétri Pierre.