27 août : 21° dimanche ordinaire. Quel marcheur ce Jésus ! Le pouvoir des clés, pouvoir absolu ?

27 août 2023 1 Par Père Roger Hébert

Je ne sais pas si Jésus aimait la marche, mais ce qui est sûr, c’est qu’il a beaucoup marché ! Le texte d’Evangile commençait par ces mots :  Jésus, arrivé dans la région de Césarée-de-Philippe, demandait à ses disciples … Pour situer Césarée de Philippe, c’est une ville qui se trouve à 40 km au Nord du lac de Galilée, au pied du Mont Hermon. Quand on regarde les versets qui précèdent, sans remonter trop loin, on se rend compte que quelques jours auparavant, Jésus était dans la région de Tyr et Sidon, c’était l’Evangile de dimanche dernier au cours duquel il rencontrait la Cananéenne. Pour situer, Tyr et Sidon, c’est au même niveau que Césarée de Philippe mais plutôt côté Méditerranée, alors que Césarée est en pleine terre. Après Tyr et Sidon, Jésus était descendu au lac de Galilée et le voilà qui remonte à Césarée. 40 km pour descendre, sûrement une vingtaine de kilomètres autour du lac et 40 km pour remonter, ça fait une centaine de kilomètres en quelques jours, le chemin de Compostelle ne lui aurait pas fait peur et à ses apôtres non plus !

Pourquoi Jésus marchait-il autant ? Il a arpenté son pays de long en large et encore en travers pour aller chercher et sauver ceux qui étaient perdus. Et, pour cela, il a accepté de mouiller la chemise. Ces marches incessantes avaient également un autre intérêt, elles permettaient à Jésus de former ses apôtres. Sans aucun doute, Jésus avait conscience que son ministère public serait de courte durée et qu’il lui faudrait vite passer la main à ses apôtres. Il fallait donc saisir toutes les occasions pour les former sachant qu’il ne pouvait pas organiser des séminaires de formation intensive puisque, partout où il passait, il lui fallait enseigner les foules, guérir les malades. Jésus avait donc trouvé ce moyen : profiter de tous les temps de marche pour former ses apôtres. Et on peut l’imaginer marchant avec l’un puis avec l’autre ou encore avec un petit groupe pour donner des éléments ciblés de formation en fonction de leurs personnalités de ceux qui l’entouraient. Puis, dans les temps de pause, il pouvait s’adresser à tous, développer un point qui lui paraissait important, répondre à leurs questions.

C’est au cours d’une de ces marches-formation que Jésus va poser les deux questions que nous rapporte l’Evangile. Cette marche, quand on regarde le contexte, elle ne semblait pas avoir de but précis, aucune rencontre n’est mentionnée au cours de cette marche, ni aucun miracle. Peut-être Jésus avait-il programmé cette marche pour vivre un temps à l’écart avec ses apôtres et, pour une fois, ça a marché puisque personne n’est venu les solliciter. C’est le 1° point que je voulais développer à partir de cet Evangile, la sollicitude de Jésus à l’égard de ses apôtres, le temps qu’il a passé avec eux, pour eux, dans un compagnonnage très étroit. Nous nous interrogeons souvent pour savoir si nous passons assez de temps avec Jésus dans la prière, mais, peut-être, conviendrait-il aussi de renverser la question : est-ce que je laisse à Jésus tout le temps dont il a besoin pour former mon cœur de disciple-missionnaire ?

Le 2° point que j’aimerais souligner concerne les questions que Jésus pose. La 1° question peut nous étonner : « Au dire des gens, qui est le Fils de l’homme ? » On a presque l’impression que Jésus cherche à tester sa popularité. En fait, je pense que cette question est bien plus importante qu’il n’y parait. Jésus ne cherche pas à tester sa popularité, mais il cherche à savoir ce qu’on pense de lui. Il est quotidiennement en contact soit avec des admirateurs, ceux pour qui il fait des miracles, soit avec des adversaires, les scribes et les pharisiens. Il ne veut pas être aveuglé par ce double contact qui risque de le faire osciller sans cesse entre la certitude que son message est totalement refusé ou très bien accueilli. Alors, il demande à ses apôtres de lui dire franchement ce qu’on pense de lui. Et la réponse qui lui est donnée doit quand même le déstabiliser car il n’y a que des références à des figures du passé : Jean-Baptiste, Elie, Jérémie, les prophètes. C’est le signe que Jésus a encore du travail pour révéler son identité profonde. 

Alors, il interroge ses apôtres pour voir où eux, ils en sont. « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? » Pierre, comme à son habitude, monte au créneau et donne LA réponse par excellence, une réponse qui a dû réjouir le cœur de Jésus parce qu’il constate que tous ces moments passés avec les apôtres portent du fruit. Eux ils ont compris qui il était. 

Ceci dit, Jésus rajoute vite, pour que Pierre ne s’emballe pas trop vite que, s’il a pu aussi bien répondre, c’est parce que le Père du ciel, via le Saint-Esprit, lui a soufflé la bonne réponse ! Ça remonte à quand la dernière fois où vous avez pris un temps conséquent pour répondre à cette question : pour toi qui suis-je ? Dans les retraites que je prêche, j’aime bien désormais proposer aux retraitants, au cours de la nuit d’adoration, d’écrire une lettre à Jésus pour répondre à cette question : pour toi, qui suis-je ? Le but, évidemment, n’étant pas de faire une réponse de caté, mais une réponse qui jaillisse du cœur. On ne lit jamais ces lettres, mais je suis sûr qu’il y a des perles !

Voyant que Pierre est au point, Jésus va pouvoir dévoiler à Pierre, devant les autres apôtres, la portée de la mission qu’il veut lui confier et elle sera double.

1° volet de la mission : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. J’espère que vous avez bien entendu, Jésus ne demande pas à Pierre d’être celui qui construira l’Eglise, il lui demande d’être celui sur qui, lui, Jésus pourra s’appuyer pour que, lui, Jésus, puisse construire son Eglise. Autrement dit, en lui confiant une mission particulière, dont le contour n’est pas encore bien défini, Jésus lui demande de garder toujours conscience qu’il ne sera qu’un humble serviteur. C’est pour cela que les papes se présentent comme « serviteur des serviteurs de Dieu. » Cette précision que Jésus utilise pour parler de la mission de Pierre est sûrement libératrice pour tous ceux qui lui ont succédé. On peut se rappeler de Jean XXIII, assailli par de lourdes questions à régler qui l’empêchaient de s’endormir, se tourne dans son lit en disant : Angelo, rappelle-toi que tu n’es que le pape ! Et c’est bien parce que c’est Jésus lui-même qui ne cesse de construire son Eglise que et la puissance de la Mort ne l’emportera jamais sur elle !

2° volet de la mission, c’est l’histoire des clés : Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. Une première lecture de ce verset pourrait nous laisser croire que Jésus remet à Pierre et à ses successeurs un pouvoir quasi-absolu, ils pourront décider de tout, comme ils veulent et leurs décisions revêtiront un poids d’éternité. Oui, ça c’est une lecture rapide qui peut le laisser croire ! Mais en faisant une lecture approfondie, il en va tout autrement. Il est important de préciser en 1° lieu que ce pouvoir des clés, c’est le pouvoir de Jésus. Le livre de l’Apocalypse présentera, au moins à deux reprises, Jésus comme étant celui qui détient les clés, une 1° fois, il détient les clés de la mort et du séjour des morts (Ap 1,18) et une 2° fois, il détient la clé de David, l’Apocalypse faisant un copier-coller d’un verset de la 1° lecture (Ap 3,7). Avec ses références en arrière-fond, on comprend donc que Jésus confie à Pierre son propre pouvoir des clés pour que, lui, Pierre, il puisse agir comme Jésus, il agissait. Or, dans son ministère, qu’est-ce que Jésus a lié ? Jamais des personnes, ni même des situations, ce qu’il a lié, c’est le mal, c’est le péché et celui qui y conduit. Et qu’est-ce qu’il a délié ? Eh bien, ce sont les personnes et les situations. C’est donc clair, en lui confiant son pouvoir des clés, Jésus demande à Pierre d’agir comme lui. Il lui demande de délier tous ceux qui sont pris par le mal, le malheur et de lier tout ce qui conduit au mal et au malheur. Dimanche dernier, j’ai été heureux de pouvoir citer, à propos du salut offert à la Cananéenne, cette parole du pape François à Fatima, martelant que, dans l’Eglise, tous, tous, tous, sans exclusion doivent trouver leur place. Il me semble que ces paroles sont une très belle mise en application du pouvoir des clés. Dans les Actes des Apôtres, la 1° fois où Pierre utilisera ce pouvoir des clés, c’est pour baptiser le centurion Corneille, ce jour-là, il posera un acte décisif qui ouvrira les portes de l’Eglise aux païens.

Prions vraiment pour que l’Esprit-Saint éclaire notre pape et ceux qui lui succéderont pour qu’ils sachent utiliser ce pouvoir des clés à la manière de Jésus, c’est-à-dire pour ouvrir afin que tous, tous, tous, sans exclusion puissent trouver leur place.