J’ai choisi de prendre les textes propres à la fête de St Ignace de Loyola même si nous ne sommes pas dans un sanctuaire animé par une communauté de jésuites ! Mais l’itinéraire spirituel de St Ignace est tellement parlant qu’il peut nous apporter de grandes lumières pour comprendre et vivre notre propre itinéraire spirituel.
Pour ceux qui ne connaitraient pas bien Ignace, je redis quelques mots pour situer le grand tournant de sa vie et ce qu’il lui a permis de découvrir de si fondamental et qu’il nous a transmis, nous permettant de pratiquer avec plus d’assurance le discernement spirituel. Disons-le clairement, rin ne prédisposait Ignace à devenir ce qu’il a été, à fonder un ordre religieux, à rester dans l’histoire comme le maitre du discernement spirituel. Né vers 1491, au Pays basque espagnol, issu d’une famille noble de 13 enfants, très jeune, il va entrer comme page à la cour du trésorier royal de Castille. Quand il aura l’âge, il embrassera la carrière militaire qui le faisait rêver. Mais assez vite un grain de sable vient gripper la belle machine qui lui promettait une carrière glorieuse. Le 20 mai 1521, au cours du siège de Pampelune par les troupes françaises, un boulet lui fracasse la jambe droite. Les chirurgiens la réopèrent deux fois, avec les moyens de l’époque, c’est-à-dire, notamment, sans anesthésie. Il rentrera au château de Loyola sur un brancard, tous ses projets tombent à l’eau.
La convalescence est longue et pénible pour cet homme qui ne se trouvait bien que sur les champs de bataille ! Les romans de chevalerie qu’il peut se procurer lui permettent de continuer à rêver et, en même temps le font souffrir, il réalise que tout cela, c’est fini pour lui. Et comme ces romans viennent à manquer, il a tout lu ce qui était disponible, réclamant des livres pour s’occuper, on lui apporte La Vie du Christ, à priori, ce n’est pas le genre de livre qu’il aurait aimé avoir. Mais il s’y plonge, puis ce sont des vies de saints qu’il lira. Et alors, il fait cette étonnante expérience qui deviendra fondatrice pour lui : les fantaisies guerrières racontées dans les livres de chevalerie le divertissaient un moment mais laissaient très vite un très grand vide en lui. Alors que la vie de Jésus et les récits de saints le remplissaient d’une joie durable.
Cette prise de conscience sera à l’origine de ce qu’il appellera le discernement des esprits, une invitation à lire ce qui se passe en nous-mêmes. Il apprendra pour lui et l’apprendra pour les autres à repérer l’action du Saint-Esprit qu’il appelle le bon esprit et qui met en nous de bons désirs même si, au départ, ils ne sont pas ce qui nous fait frétiller et puis l’action du mauvais esprit qui nous suggère d’autres désirs. Il rajoutera qu’entre ces deux esprits, il y a notre propre esprit, pas forcément mauvais, pas toujours bon, mais c’est nous qui voulons tout piloter. Et comme il est parfois difficile de discerner quel esprit est à l’œuvre, il mettra en place les exercices spirituels, accompagnés par une personne formée, pour prendre le temps de discerner quand de grandes décisions doivent être prises.
Comme vous le voyez, c’est un grain de sable qui a été à l’origine du grand tournant de sa vie, un gros grain de sable puisqu’il s’agissait d’un boulet de canon ! Soyons donc attentifs quand il y a, pour nous aussi, des grains de sable, plus ou moins gros, qui viennent contrarier nos projets. Je ne dis pas que c’est Dieu qui met ses grains de sable, mais je dis que, lorsqu’un grain de sable vient tout mettre par terre, dans cet effondrement que nous allons vivre, Dieu peut nous rejoindre et nous ouvrir un chemin que nous n’aurions jamais envisager de prendre et qui nous permettra de vivre un véritable accomplissement de nous-mêmes.
Découvrant la vie des grands saints, parce qu’il n’était pas l’homme des petits projets, Ignace décide très vite de « faire ce qu’ont fait St Dominique et St François. » Nous l’entendions ce matin, à l’office des Lectures. Je quitte maintenant l’itinéraire de St Ignace pour parler un peu plus de nous, mais toujours à partir de ce qu’Ignace a pu vivre. « Faire ce qu’ont fait St Dominique et St François », il est fort possible que ça ait été, d’une manière ou d’une autre, le projet de ceux qui ont vécu une grande conversion ou, notre projet, quand nous avons vécu une illumination qui nous a fait passer d’un cœur tiède et habitué à un cœur brûlant.
Nous avons pu avoir de grands et beaux projets, ce que traduit l’expression « faire ce qu’ont fait St Dominique et St François » et j’espère que nous les avons eus, ces grands projets. Mais, comme le souligne le père Raguin, un jésuite, dans une magnifique réflexion sur la sainteté, assez vite la réalité va nous faire perdre nos illusions ! Nous comprenons assez vite que nous ne serons ni St Dominique, ni St François parce que notre conversion, notre illumination qui a pu vraiment réorienter notre vie n’a, pour autant, pas supprimé toute médiocrité en nous. Et c’est là que nous courons un grand risque. Certains vont dire : puisque je n’arriverai jamais à jouer dans la cour des grands, je vais me conter de la « moyenneté », ce mot, je l’ai fabriqué mais il définit tellement bien la réalité. Et méfions-nous car ma « moyenneté » est l’antichambre de la médiocrité !
Le père Raguin explique que cette prise de conscience de notre pauvreté fondamentale ne nous disqualifie pas, au contraire ! Elle recadre ce qu’est l’appel à la sainteté ; il ne s’agit plus de la rechercher dans un illusoire et dangereux rêve de perfection, mais de vivre cet appel dans l’offrande de notre pauvreté. Je cite le père Ragin, c’est un peu long mais tellement beau ! Oui, nous ne sommes pas celui que nous aurions voulu être, la vie nous a révélé nos faiblesses, nos limites ; les circonstances ne nous ont pas permis de développer tel ou tel aspect de notre personnalité ; l’Esprit nous a conduit sur des chemins qui n’étaient pas ceux que nous avions prévus ; le péché nous a fait négliger les sources de la vie et conduits aux fontaines crevassées où nous nous sommes attardés. Que de temps et de grâce avons-nous gaspillés, Dieu seul le sait ! Mais Dieu nous reste fidèle, et pour nous sanctifier il n’a besoin que de notre humble disponibilité à l’accueillir. Nous ne serons pas le disciple modèle que nous aurions aimé être, mais nous pouvons être la faiblesse, la fragilité à travers lesquelles l’amour de Dieu va rayonner plus clairement. Il faut, et il suffit pour cela, que nous n’ayons plus rien d’autre à offrir à Dieu que cette pauvreté même.
Par l’intercession de Notre Dame de Laghet et de Saint Ignace que cette grâce nous soit donnée de vivre sans jamais nous décourager cet itinéraire spirituel qui, seul, conduit à la sainteté à laquelle nous sommes tous appelés.
