Ceux qui font une lecture trop littérale des Ecritures, ce qu’on appelle le fondamentalisme, devraient toujours se méfier parce que ça risque toujours de se retourner contre eux. Je me rappelle ce vieux prêtre qui m’avait raconté l’histoire suivante. Il était en train de faire son jardin, c’était une époque où les prêtres avaient le temps de faire leur jardin et passent deux témoins de Jéhovah. Comme son jardin était au bord de la route, il se fait interpeler par ces deux personnes qui lui demandent s’il connait Dieu. Il leur explique qu’il est curé donc, oui, il connait Dieu. Mais la révélation de son identité ne décourage pas ces apôtres intrépides ! Au bout d’un moment, comme il n’arrivait plus à se débarrasser d’eux, il leur pose une question : vous, vous croyez tout ce qui est écrit dans l’Evangile et vous nous accusez, nous, de ne pas suffisamment croire, alors, donnez-moi votre Bible. Il cherche le verset 7 dans l’Evangile de Luc au chapitre 10 où Jésus donne comme consigne à ses disciples quand il les envoie en mission : ne passez pas de maison en maison ! Evidemment, les deux hommes sont partis tout penauds, pris à leur propre piège !
Eh bien, c’est un peu le même scénario qui nous est présenté dans l’Evangile. Dans la sévère controverse qui l’oppose à un groupe de juifs, tellement sévère qu’ils ont déjà des pierres en main pour le lapider, pour s’en sortir, Jésus prononce une phrase qui m’a toujours semblé énigmatique : N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux ? Et il rajoute comme pour expliquer, mais sans vraiment nous éclairer : Elle, c’est-à-dire l’Ecriture, les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait. Ce qui est intéressant, ce sont les mots suivants, justement parce qu’ils montrent bien que nous sommes dans la problématique que j’évoquais, Jésus rajoute donc : et l’Écriture ne peut pas être abolie. On sent bien qu’il y a un argument très fort derrière cette déclaration énigmatique de Jésus : N’est-il pas écrit dans votre Loi : Vous êtes des dieux ?
Puisque tout cela me paraissait quand même bien mystérieux, j’ai pris le temps de lire un commentaire et je vous en partage l’explication. Cette déclaration, vous êtes des dieux, est une citation d’un psaume, le psaume 82,6. Dans ce psaume, Dieu s’adresse à des personnes qui sont juges, mais de mauvais juges. Et pourquoi donc, alors qu’ils sont mauvais, est-il dit à leur propos qu’ils sont des dieux ? Parce que leur fonction, est, en fait, une fonction divine, juger, c’est une prérogative réservée à Dieu. Mais pour le bon fonctionnement de la société, il la partage avec des hommes, choisis pour juger en son nom. Leur responsabilité est donc très grande puisque la sentence qu’ils prononceront sera comme une parole venant de Dieu. Voilà pourquoi le psaume ose dire : vous êtes des dieux.
A partir de là, Jésus n’a plus qu’à tirer les marrons du feu ! En s’adressant de cette manière aux juifs, c’est comme si Jésus leur disait : puisque vous êtes attachés à la littéralité des Ecritures, et que l’Ecriture ne peut être abolie, vous devez reconnaitre que si l’Ecriture désigne comme des dieux, des fils de Dieu, ces juges injustes, je peux au moins, autant qu’eux revendiquer ce titre pour moi-même ! Car rappelons-nous que la polémique a démarré, l’Evangile nous le rappelait, sur cette accusation de blasphème à l’encontre de Jésus : Ce n’est pas pour une œuvre bonne que nous voulons te lapider, mais c’est pour un blasphème : tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu.
Vous comprenez qu’à travers ce raisonnement, Jésus veut démontrer que s’arroger le titre de fils de Dieu pour un homme n’est pas un blasphème puisque l’Ecriture ose le donner même à des juges mauvais et que, lui, qui n’a jamais rien fait de mal le mérite encore plus que tous les autres. Et, non seulement, il n’a rien fait de mal, mais en plus, il a manifesté qu’il venait accomplir toutes les promesses du Premier Testament. Il faudrait pouvoir relire tout l’Evangile de Saint Jean pour voir que c’est bien vrai. Vous le savez cet Evangile est aussi appelé l’Evangile des signes, parce que, justement, Saint Jean veut montrer que tous les miracles sont des signes qui attestent qu’avec Jésus le Royaume est vraiment déjà là.
Nous pouvons admirer la manière dont Jésus s’y prend pour confondre ses adversaires. Certes son raisonnement n’est pas évident pour nous car il utilise la manière dont les rabbis de l’époque se référaient aux Ecritures, mais avouez que c’est brillant quand on cherche à comprendre !
Maintenant, sortons de la polémique et recueillons ce qui peut nous intéresser, nous concerner plus directement aujourd’hui, nous qui lisons cet Evangile. Je l’ai dit, par ce raisonnement, Jésus affirme qu’il n’est pas blasphématoire pour un homme de s’attribuer le titre de Fils de Dieu. Ce même St Jean qui nous rapporte cette scène a dû être profondément marqué par cette déclaration de Jésus. En effet, ses lettres ne cesseront de reprendre cette affirmation en la tournant et la retournant dans tous les sens pour que nous puissions la goûter et en mesurer le caractère inouï. Je ne cite qu’un seul verset, mais il y en aurait tellement d’autres : « Voyez quel grand amour le Père nous a montré : que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes » (1 Jn 3, 1)
Et c’est bien pour que nous retrouvions cette identité, blessée, défigurée par le péché, c’est pour que nous retrouvions la joie de pouvoir vivre en véritable fils de Dieu, dans la liberté des Fils de Dieu que Jésus a donné sa vie. C’est dans la contemplation de ce grand mystère que nous allons entrer dès dimanche. Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons la grâce de pouvoir nous émerveiller devant ce grand mystère : oui, avec quel grand amour, avec quel excès d’amour le Père nous a aimés, il a voulu que nous soyons appelés enfants de Dieu, et nous le sommes !
