28 mars 2024 : Jeudi Saint : Un seul mot, inouï !

Vous savez qu’au théâtre, avant que ne commence la pièce ou plutôt pour annoncer que la pièce va commencer, il y a les fameux 3 coups qui sont frappés. Enfin, je ne sais pas si ça se fait encore, il y a tellement longtemps que je ne suis pas allé au théâtre ! En tout cas, avant c’était comme ça et dès que les spectateurs entendaient ces 3 coups, le silence s’installait et leur attention redoublait. Eh bien, on pourrait presque dire que l’Evangile que nous venons d’entendre commençait par ces 3 coups ! Il y a une telle accumulation de détails qui nous sont donnés que, manifestement, St Jean, qui a écrit ce texte, veut nous dire : faites silence, retenez votre souffle, ça va commencer et ce qui va commencer est tellement inhabituel, tellement grand que toute votre attention doit être mobilisée. Permettez-moi donc de relire le début de l’Evangile : Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout.

Et, après avoir emprunté une comparaison au théâtre, je veux, maintenant, en emprunter une à la liturgie. En effet, la suite du texte nous décrit ce que Jésus va faire pour se préparer à accomplir ce geste tellement inouï qu’il exige que toute notre attention soit mobilisée. Quand on écoute ce que St Jean dit, on a vraiment l’impression que Jésus est à la sacristie et qu’il est en train de revêtir les vêtements sacerdotaux qui lui permettront de célébrer la messe. Ecoutez : Au cours du repas, alors que le diable a déjà mis dans le cœur de Judas, fils de Simon l’Iscariote, l’intention de le livrer, Jésus, sachant que le Père a tout remis entre ses mains, qu’il est sorti de Dieu et qu’il s’en va vers Dieu, se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture ; puis il verse de l’eau dans un bassin. Il y a une telle solennité dans la description de ces gestes, il y a une telle lenteur, que manifestement, pour reprendre la comparaison du théâtre, nous ne sommes pas conduits dans la loge d’un acteur qui est en train de s’habiller pour jouer une pièce. Nous ne sommes pas dans une loge, nous sommes à la sacristie, et St Jean nous y conduit pour que nous puissions déjà percevoir la grandeur de ce qui va se passer en repérant la solennité avec laquelle Jésus s’y prépare.

Oui, mais, ce n’est pas la messe que Jésus va célébrer ! Vous le savez dans les Evangiles qu’on appelle synoptiques, écrits par Matthieu, Marc et Luc, il y a un récit de l’institution de l’Eucharistie. On aurait compris qu’une telle solennité soit déployée pour que Jésus se prépare à célébrer la 1° Eucharistie, on aurait compris qu’il passe à la sacristie, ce que tout prêtre fait avant de célébrer. Mais, dans l’Evangile de St Jean, il n’y a pas de récit de l’institution de l’Eucharistie. Oh ça ne signifie évidemment pas que St Jean n’accorde pas d’importance à l’Eucharistie, tout le chapitre 6 de son Evangile est une véritable catéchèse eucharistique. Mais, Saint Jean, écrivant son Evangile, bien plus tard que les autres, vers la fin du 1° siècle, a voulu compléter les Evangiles synoptiques en rapportant ce geste du lavement des pieds. Et, avec la mise en scène qu’il déploie, il a voulu donner à ce geste la même importance, la même portée qu’à l’institution de l’Eucharistie. C’est fou !

D’ailleurs les apôtres, par la bouche de Pierre vont exprimer leur étonnement, mais le mot est sans doute faible, ils vont plutôt dire qu’ils sont scandalisés. Jésus va leur laver les pieds, non ce n’est pas possible ! Et ce n’est pas possible pour deux raisons : 

  • La 1°, c’est que ce geste était réservé aux esclaves, et encore … si un esclave était juif, on ne devait pas lui imposer de laver les pieds de ses maitres parce que ce geste était jugé trop dégradant ! Et Jésus, le Fils du Dieu tout-puissant, Dieu, lui-même va laver les pieds de ses disciples ! C’est fou ! 

Et, si tout à l’heure, je délèguerai ce geste au père Ildephonse, c’est juste parce que ma prothèse de genou encore récente ne me permet pas de l’accomplir ! Mais ça aurait dû être le recteur, celui qui a la responsabilité du saanctuaire qui accomplisse cet humble geste de service pour ressembler au Christ serviteur.

  • La 2° raison pour laquelle les apôtres manifestent peu d’enthousiasme, c’est que se faire laver les pieds demande beaucoup d’humilité. Merci à celles et ceux qui ont accepté pour ce soir. Mais, pour ce soir, je suis sûr que vous vous êtes lavés les pieds dans la journée. A l’époque, les gens marchaient pieds nus ou en sandales, on peut alors imaginer l’état de leurs pieds ! C’était humiliant de montrer ses pieds sales et meurtris par les aspérités du chemin.

Mais Jésus a voulu faire ce geste, il a voulu s’humilier en invitant ses disciples à l’humilité, humilité pour oser montrer leurs pieds sales et humilité pour refaire, quand le moment sera venu ce geste.

Car, vous le savez, cette fête du Jeudi Saint est aussi la fête de l’institution du sacerdoce. Parce que, dans le récit de l’institution de l’Eucharistie, Jésus dit à ses disciples : faites ceci en mémoire de moi. Et, dans le récit du lavement des pieds, il dit : « Si donc moi, le Seigneur et le Maître, je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné afin que vous fassiez, vous aussi, comme j’ai fait pour vous. » Ainsi donc, désormais, ce qui définit le prêtre, ce n’est pas seulement de célébrer la messe, mais c’est aussi de prendre la place du serviteur pour rejoindre tous ceux qui lui sont confiés en n’oubliant jamais les plus petits, les plus blessés. 

Vous le savez, le pape porte ce beau titre de « serviteur des serviteurs de Dieu » et c’est pour cela qu’il aime célébrer cette messe de la Cène dans une prison et donc laver les pieds de détenus pas toujours très fréquentables. Il sait que beaucoup de méchants sont des malheureux blessés dont il faut prendre soin, à la suite et à l’image de Jésus, il le fait. Le peuple de Dieu a droit à des évêques et à des prêtres qui soient à l’image de Jésus, qui prennent soin d’eux, qui ne se considèrent pas comme des chefs mais comme des serviteurs. Frères et sœurs aidez-nous à être ces serviteurs ! 

L’enjeu est grand pour nous. En effet, à chaque fois qu’un prêtre ou un évêque commence à agir en grand seigneur, qu’il fuit les humbles tâches du service, qu’il ne va pas jusqu’au bout du don de lui-même, qu’il ne prend pas soin des brebis en lavant ce qui les humilie, c’est son sacerdoce qui est dévoyé. Mais l’enjeu est grand aussi pour vous car si nous ne sommes pas ces humbles serviteurs, c’est vous qui allez trinquer puisque l’amour de Dieu ne vous sera plus offert avec la puissance et la fécondité que Jésus a voulue en instituant le sacerdoce, le jeudi saint. Au cours de ces jours, avec les retraitants, nous méditons sur l’excès d’amour du Seigneur, c’est à cet excès d’amour que vous avez droit. Certes, il ne se déverse pas dans vos cœurs uniquement par notre ministère, mais ce qui devrait unifier notre ministère, ce qui devrait nous donner la joie d’être prêtre, c’est de vous permettre d’accueillir ces flots d’amour que le Seigneur veut déverser dans vos cœurs. Maintenant, comme j’aime le dire, ce sont aussi les bonnes brebis qui font les bons pasteurs !

Par l’intercession de Notre Dame de Laghet, demandons que la grâce nous soit donnée de ne rien perdre de cet excès d’amour avec lequel le Seigneur nous aime en permanence.

Cette publication a un commentaire

  1. Adéline

    Amen ! Bon jeudi saint depuis la communautés Taizé P. Roger!

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